L'exilé volontaire.

>> mercredi 18 novembre 2009



- Je hais cette ville. C'est la ville de l'intolérance.

Je hausse les sourcils.

- De l'intolérance... Mais pas dans ce sens-là. De l'intolérance... mais à l'envers.

Il me regarde du coin de l'œil, guettant une réaction. Son propos est cousu de fil blanc. Il m'a suffit d'entendre l'intonation de sa voix pour piger immédiatement où ce petit gars voulait en venir. Je suis curieux de savoir comment il va se débrouiller pour cracher sa valda sans risquer une dénonciation au MRAP. Après tout, nous ne nous connaissons pas. Je pourrais fort bien être choqué. Je prends un air détaché.

- Ah bon ?

Il reprend avec hésitation. Il a presque l'air de s'excuser.

- J'ai vécu presque toute ma vie ici. J'ai passé l'essentiel de mon adolescence à me battre. Au collège. Puis au lycée. Et surtout dans la rue. Et encore aujourd'hui. Je déteste la violence, tu sais... Mais les gens ici... Ici tu n'es jamais tranquille. Les agressions... C'est tout le temps. On ne peut même pas se promener avec une fille. C'est impossible... Ils sont toujours là, à te chercher... T'es obligé de sortir les poings... Tu ne peux pas vivre en paix ici... C'est pour ça que je dis... à l'envers.

Je hoche la tête. Je dis :

- Avec ta dégaine, t'as du en baver, pas vrai ?

- Les mecs comme moi, ils n'en veulent pas ici. Je suis une minorité ! Et tout le monde s'en fout. Nous, on ne nous prépare pas à ça... On ne m'a jamais dit... On n'a même pas le droit d'en parler. Le simple fait de revenir voir mes parents le week-end, ça me dégoûte. L'air me dégoûte. L'ambiance... Je suis tellement content d'être parti d'ici...

Il poursuit encore un petit peu. Je lui dis que je comprends. Que je comprends parfaitement. Ça a l'air de lui faire plaisir. Il a l'air soulagé, tout bonnement. Nous nous saluons. Il tourne les talons et je le regarde s'enfoncer dans la foule phocéenne, avec son t-shirt ACDC - où était-ce Iron Maiden, où encore Metallica ? -, son bracelet à clous, ses longs cheveux bruns qui lui couvrent la moitié du visage et sa peau plus blanche que celle de Johnny Depp dans "Edward Scissorhands". Il a l'air d'un foutu alien débarqué là par erreur.

Ce petit gars et moi n'avons fait qu'échanger les plus parfaites banalités pendant trente minutes, assis dans un Corail Inter-Cités. Nous nous ne connaissions ni d'Eve ni d'Adam. Il ne sait presque rien de moi, et réciproquement. Mais avant de me serrer la pogne sur le parvis de la gare, quelque chose le pousse à m'expliquer - presque malgré lui - qu'à 18 berges, il lui est devenu impossible de vivre là.

Je médite là-dessus en attendant les miens. Je songe à Baudrillard, qui parlait quelque part de l'exil de l'Européen dans sa propre société...

Ce soir, nous nous rendons à un meeting de boxe. Frère, père, oncle, grand-père. Côte à côte, nous verrons un homme tomber raide sous les hourras du public. Nous verrons des femmes se démolir le visage. À l'entracte, sous l'œil pour le moins circonspect de l'ancien, nous assisterons à un spectacle d'art de rue exécuté sur tel ou tel standard du rap français poussé à fond pour le malheur de nos oreilles. Une bonne soirée, dans l'ensemble. Une excellente soirée. Il est toujours bon de pouvoir embrasser ses pères.

À la sortie, mes yeux s'arrêtent machinalement sur un vieil autocollant à demi déchiré qui orne un pan de béton grisâtre. Dessus, il est écrit "Le Pen, Vite". Je promène mon regard d'un groupe à l'autre, parmi les dizaines et les dizaines de gens qui palabrent devant le palais des sports. À la louche, je dirais que nous ne sommes pas loin d'être les seuls babtous aux alentours. Du même coup, je repense à l'étudiant fan de métal. Je ne peux pas m'empêcher de l'imaginer entrain de coller un second adhésif sous le premier. Sur lequel on lirait simplement quelque chose du genre "Heu... Trop tard".

- "Pourquoi ris-tu ?" demande le père.

- Pour rien. Rentrons.

***

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Claude Lévi-Strauss dans le texte.

>> samedi 7 novembre 2009



Puisqu'on a insinué ici ou là (et jusque sur Marianne2.fr) que ma citation de Claude Lévi-Strauss était tirée hors de son contexte, j'en publie d'autres, plus longues, tirées de Tristes tropiques bien sûr, mais aussi d'autres ouvrages, entretiens ou communications. Il me semble n'avoir pas trahi, dans mon tout petit papier, l'esprit de la très, très vaste et très complexe pensée du maître. Libre à chacun d'en juger.

Le retour - Taxila.

[...] Déjà, l'Islam me déconcertait par une attitude envers l'histoire contradictoire à la nôtre et contradictoire en elle-même : le souci de fonder une tradition s'accompagnait d'un appétit destructeur de toutes les traditions antérieures. Chaque monarque avait voulu créer l'impérissable en abolissant la durée.

[...] La Grande Mosquée - Jamma Masjid - qui est du XVIIe siècle, contente davantage le visiteur occidental sous le double rapport de la structure et de la couleur. On se sent près d'admettre qu'elle ait été conçue et voulue comme un tout. Pour quatre cent francs, on m'y a montré les plus anciens exemplaires du Coran, un poil de la barbe du Prophète fixé par une pastille de cire au fond d'une boîte vitrée remplie de pétales de roses, et ses sandales. Un pauvre fidèle s'approche pour profiter du spectacle, mais le préposé l'écarte avec horreur. Est-ce qu'il n'a pas payé quatre cent francs, ou que la vue de ces reliques est trop chargée de puissance magique pour un croyant ?

[...] Quelle est la raison profonde de cette indigence où se devine l'origine de l'actuel dédain des musulmans pour les arts plastiques ? A l'Université de Lahore, j'ai rencontré une dame anglaise, mariée à un musulman, qui dirigeait le département des Beaux-Arts. Seules les filles sont autorisées à suivre son cours ; la sculpture est prohibée, la musique clandestine, la peinture est enseignée comme un art d'agrément. Comme la séparation de l'Inde et du Pakistan s'est faite selon la ligne du clivage religieux, on a assisté à une exaspération de l'austérité et du puritanisme. L'art, dit-on, "a pris le maquis". Il ne s'agit pas seulement de rester fidèle à l'Islam, mais plus encore, peut-être, de répudier l'Inde : la destruction des idoles renouvelle Abraham, mais avec une signification politique et nationale toute fraîche. En piétinant l'art, on abjure l'Inde.

[...] Si l'on excepte les forts, les musulmans n'ont construit dans l'Inde que des temples et des tombes. Mais les forts étaient des palais habités, tandis que les tombes et les temples sont des palais inoccupés. On éprouve, ici encore, la difficulté pour l'Islam de penser la solitude. Pour lui, la vie est d'abord communauté, et le mort s'installe toujours dans le cadre d'une communauté, dépourvue de participants.

Sur le plan esthétique, le puritanisme islamique, renonçant à abolir la sensualité, s’est contenté de la réduire à ses formes mineures : parfums, dentelles, broderies et jardins. Sur le plan moral, on se heurte à la même équivoque d’une tolérance affichée en dépit d’un prosélytisme dont le caractère compulsif est évident. En fait, le contact des non-musulmans les angoisse. Leur genre de vie provincial se perpétue sous la menace d’autres genres de vie, plus libres et plus souples que le leur, et qui risquent de l’altérer par la seule contiguïté.
Plutôt que parler de tolérance, il vaudrait mieux dire que cette tolérance, dans la mesure où elle existe, est une perpétuelle victoire sur eux-mêmes. En la préconisant, le Prophète les a placés dans une situation de crise permanente, qui résulte de la contradiction entre la portée universelle de la révélation et l’admission de la pluralité des fois religieuses. Il y a là une situation “paradoxale” au sens pavlovien, génératrice d’anxiété d’une part et de complaisance en soi-même de l’autre, puisqu’on se croit capable, grâce à l’Islam de surmonter un pareil conflit. En vain, d’ailleurs : comme le remarquait un jour devant moi un philosophe indien, les Musulmans tirent vanité de ce qu’ils professent la valeur universelle de grands principes: liberté, égalité, tolérance; et ils révoquent le crédit à quoi ils prétendent en affirmant du même jet qu’ils sont les seuls à les pratiquer.
Un jour, à Karachi, je me trouvais en compagnie de sages musulmans, universitaires ou religieux. A les entendre vanter la supériorité de leur système, j'étais frappé de constater avec quelle insistance ils revenaient à un seul argument : sa simplicité. La législation islamique en matière d'héritage est meilleure que l'hindoue, parce qu'elle est plus simple.

[...] Tout l’Islam semble être, en effet, une méthode pour développer dans l’esprit des croyants des conflits insurmontables, quitte à les sauver par la suite en leur proposant des solutions d’une très grande (mais trop grande) simplicité. D’une main on les précipite, de l’autre on les retient au bord de l’abîme. Vous inquiétez-vous de la vertu de vos épouses ou de vos filles pendant que vous êtes en campagne ? Rien de plus simple, voilez-les et cloîtrez-les. C’est ainsi qu’on en arrive au burkah moderne, semblable à un appareil orthopédique, avec sa coupe compliquée, ses guichets en passementerie pour la vision, ses boutons-pression et ses cordonnets, le lourd tissu dont il est fait pour s’adapter exactement aux contours du corps humain tout en le dissimulant aussi complètement que possible. Mais, de ce fait, la barrière du souci s’est seulement déplacée, puisque maintenant il suffira qu’on frôle votre femme pour vous déshonorer, et vous vous tourmenterez plus encore. Une franche conversation avec de jeunes musulmans enseigne deux choses : d'abord, qu'ils sont obsédés par le problème de la virginité prénuptiale et de la fidélité ultérieure ; ensuite que la purdah, c'est à dire la ségrégation des femmes, fait en un sens obstacle aux intrigues amoureuses, mais les favorise sur un autre plan : par l'attribution aux femmes d'un monde propre, dont elles sont les seules à connaitre les détours. Cambrioleurs de harems quand ils sont jeunes, ils ont de bonnes raisons pour s'en faire les gardiens une fois mariés.

[…] La fraternité islamique repose sur une base culturelle et religieuse. Elle n'a aucun caractère économique ou social. Puisque nous avons le même dieu, le bon musulman sera celui qui partagera son hooka avec le balayeur. Le mendiant est mon frère en effet : en ce sens, surtout, que nous partageons fraternellement la même approbation de l'inégalité qui nous sépare ; d'où ces deux espèces sociologiquement si remarquables : le musulman germanophile et l'Allemand islamisé ; si un corps de garde pouvait être religieux, l’Islam paraîtrait sa religion idéale : stricte observance du règlement (prières cinq fois par jour , chacun exigeant 50 génuflexions), revues de détails et soins de propreté (les ablutions rituelles); promiscuité masculine dans la vie spirituelle comme dans l’accomplissement des fonctions organiques; et pas de femmes.

Ces anxieux sont aussi des hommes d'action ; pris entre des sentiments incompatibles, ils compensent l'infériorité qu'ils ressentent par des formes traditionnelles de sublimation qu'on associe depuis toujours à l'âme arabe : jalousie, fierté, héroïsme. Mais cette volonté d'être entre soi, cet esprit de clocher allié à un déracinement chronique (l'urdu est une langue bien nommée "du campement"), qui sont à l'origine de la formation du Pakistan, s'expliquent très imparfaitement par une communauté de foi religieuse et par une tradition historique. C'est un fait social actuel, et qui doit être interprété comme tel : drame de conscience collectif qui a contraint des millions d'individus à un choix irrévocable, à l'abandon de leurs terres, de leur fortune souvent, de leurs parents parfois, de leur profession, de leurs projets d'avenir, du sol de leurs aïeux et de leurs tombes, pour rester entre musulmans, et parce qu'ils ne se sentent à l'aise qu'entre musulmans.

Grande religion qui se fonde moins sur l’évidence d’une révélation que sur l’impuissance à nouer des liens au-dehors. En face de la bienveillance universelle du bouddhisme, du désir chrétien du dialogue, l’intolérance musulmane adopte une forme inconsciente chez ceux qui s’en rendent coupables ; car s’ils ne cherchent pas toujours, de façon brutale, à amener autrui à partager leur vérité, ils sont pourtant (et c’est plus grave) incapables de supporter l’existence d’autrui comme autrui. Le seul moyen pour eux de se mettre à l’abri du doute et de l’humiliation consiste dans une “néantisation” d’autrui, considéré comme témoin d’une autre foi et d’une autre conduite. La fraternité islamique est la converse d’une exclusive contre les infidèles qui ne peut pas s’avouer, puisque en se reconnaissant comme telle, elle équivaudrait à les reconnaître eux-mêmes comme existants.

Le retour - Visite au kyong.

Ce malaise ressenti au voisinage de l’Islam, je n’en connais que trop les raisons : je retrouve en lui l’univers d’où je viens ; l’Islam, c’est l’Occident de l’Orient. Plus précisément encore, il m’a fallu rencontrer l’Islam pour mesurer le péril qui menace aujourd’hui la pensée française. Je pardonne mal au premier de me présenter notre image, de m’obliger à constater combien la France est en train de devenir musulmane. Chez les Musulmans comme chez nous, j’observe la même attitude livresque, le mêmes esprit utopique, et cette conviction obstinée qu’il suffit de trancher les problèmes sur le papier pour en être débarrassé aussitôt. A l’abri d’un rationalisme juridique et formaliste, nous nous construisons pareillement une image du monde et de la société où toutes les difficultés sont justiciables d’une logique artificieuse, et nous ne nous rendons pas compte que l’univers ne se compose plus des objets dont nous parlons. Comme l’Islam est resté figé dans sa contemplation d’une société qui fut réelle il y a sept siècles, et pour trancher les problèmes de laquelle il conçut alors des solutions efficaces, nous n’arrivons plus à penser hors des cadres d’une époque révolue depuis un siècle et demi, qui fut celle où nous sûmes nous accorder à l’histoire ; et encore trop brièvement, car Napoléon, ce Mahomet de l’Occident, a échoué là où a réussi l’autre. Parallèlement au monde islamique, la France de la Révolution subit le destin réservé aux révolutionnaires repentis, qui est de devenir les conservateurs nostalgiques de l’état des choses par rapport auquel ils se situèrent une fois dans le sens du mouvement.
Vis-à-vis des peuples et des cultures encore placés sous notre dépendance, nous sommes prisonniers de la même contradiction dont souffre l'Islam en présence de ses protégés et du reste du monde. Nous ne concevons pas que des principes qui furent féconds pour assurer notre propre épanouissement, ne soient pas vénérés par les autres au point de les inciter à y renoncer pour leur usage propre, tant devrait être grande, croyons-nous, leur reconnaissance envers nous de les avoir imaginés en premier. Ainsi l'islam qui, dans le Proche-Orient, fut l'inventeur de la tolérance, pardonne mal aux non-musulmans de ne pas abjurer leur foi au profit de la sienne, puisqu'elle a sur toutes les autres la supériorité écrasante de les respecter. Le paradoxe est, dans notre cas, que la majorité de nos interlocuteurs sont musulmans, et que l'esprit molaire qui nous anime les uns et les autres offre trop de traits communs pour ne pas nous opposer. Sur le plan international s'entend ; car ces différends sont le fait de deux bourgeoisies qui s'affrontent. L'oppression politique et l'exploitation économique n'ont pas le droit d'aller chercher des excuses chez leurs victimes. Si, pourtant, une France de quarante-cinq millions d'habitants s'ouvrait largement sur la base de l'égalité des droits, pour admettre vingt-cinq millions de citoyens musulmans, même en grande proportion illettrés, elle n'entreprendrait pas une démarche plus audacieuse que celle à quoi l'Amérique dut de ne pas rester une petite province du monde anglo-saxon. Quand les citoyens de la Nouvelle-Angleterre décidèrent il y a un siècle d'autoriser l'immigration provenant des régions les plus arriérées de l'Europe et des couches sociales le plus déshéritées, et de se laisser submerger par cette vague, ils firent et gagnèrent un pari dont l'enjeu était aussi grave que celui que nous refusons de risquer.
Le pourrons-nous jamais ? En s'ajoutant, deux forces régressives voient-elles leurs directions s'inverser ? Nous sauverions-nous nous-mêmes, ou plutôt ne consacrerions nous pas notre perte si, renforçant notre erreur de celle qui lui est symétrique, nous nous résignions à étriquer le patrimoine de l'Ancien Monde à ces dix ou quinze siècles d'appauvrissement spirituel dont la moitié occidentale a été le théâtre et l'agent ? Ici, à Texila, dans ces monastères bouddhistes que l'influence grecque a fait bourgeonner de statues, je suis confronté à cette chance fugitive qu'eut notre Ancien Monde de rester un ; la scission n'est pas encore accomplie. Un autre destin est possible, celui précisément, que l'Islam interdit en dressant sa barrière entre un Occident et un Orient qui, sans lui, n'auraient peut-être pas perdu leur attachement au sol commun où plongent leurs racines.

[...] Si le bouddhisme cherche, comme l'Islam, à dominer la démesure des cultes primitifs, c'est grâce à l'apaisement unifiant que porte en elle la promesse du retour au sein maternel ; par ce biais, il réintègre l'érotisme après l'avoir libéré de la frénésie et de l'angoisse. Au contraire, l'Islam se développe selon une orientation masculine. En enfermant les femmes, il verrouille l'accès au sein maternel : du monde des femmes, l'homme a fait un monde clos. Par ce moyen, sans doute, il espère aussi gagner la quiétude ; mais il gage aussi sur des exclusions : celle des femmes hors de la vie sociale et celle des infidèles hors de la communauté spirituelle : tandis que le bouddhisme conçoit plutôt cette quiétude comme une fusion : avec la femme, avec l'humanité, et dans une représentation asexuée de la divinité.
On ne saurait imaginer de contraste plus marqué que celui du Sage et du Prophète. Ni l'un ni l'autre ne sont des dieux, voilà leur unique point commun. A tous autres égards ils s'opposent : l'un chaste, l'autre puissant avec ses quatre épouses ; l'un androgyne, l'autre barbu ; l'un pacifique, l'autre belliqueux : l'un exemplaire et l'autre messianique. Mais aussi, douze cents ans les séparent ; et c'est l'autre malheur de la conscience occidentale que le christianisme qui, né plus tard, eût pu opérer leur synthèse, soit apparu "avant la lettre" - trop tôt - non comme une conciliation a posteriori de deux extrêmes, mais passage de l'un à l'autre : terme moyen d'une série destinée par sa logique interne, par la géographie et par l'histoire, à se développer dorénavant dans le sens de l'Islam ; puisque ce dernier - les musulmans triomphent sur ce point - représente la forme la plus évoluée de la pensée religieuse sans pour autant être la meilleure ; je dirais même en étant pour cette raison la plus inquiétante des trois.
Les hommes ont fait trois grandes tentatives religieuses pour se libérer de la persécution des morts, de la malfaisance de l’au-delà et des angoisses de la magie. Séparés par l’intervalle approximatif d’un demi-millénaire, ils ont conçu successivement le bouddhisme, le christianisme et l’Islam ; et il est frappant de marquer que chaque étape, loin de marquer un progrès sur la précédente, témoigne plutôt d’un recul. Il n’y a pas d’au-delà pour le bouddhisme ; tout s'y réduit à une critique radicale, comme l'humanité ne devait plus jamais s'en montrer capable, au terme de laquelle le sage débouche sur un refus du sens des choses et des êtres : discipline abolissant l'univers et qui s'abolit elle-même comme religion. Cédant de nouveau à la peur, le christianisme rétablit l’autre monde, ses espoirs, ses menaces et son dernier jugement. Il ne reste plus à l’Islam qu’à lui enchaîner celui-ci : le monde temporel et le monde spirituel se trouvent rassemblés. L’ordre social se pare des prestiges de l’ordre surnaturel, la politique devient théologie. En fin de compte on a remplacé des esprits et des fantômes auxquels la superstition n’arrivait tout de même pas à donner la vie, par des maîtres déjà trop réels, auxquels on permet en surplus de monopoliser un au-delà qui ajoute son poids au poids déjà écrasant de l’ici-bas.

Aujourd'hui, c'est par dessus l'Islam que je contemple l'Inde ; mais celle de Bouddha, avant Mahomet qui, pour moi européen et parce qu'européen, se dresse entre notre réflexion et des doctrines qui en sont les plus proches, comme le rustique empêcheur d'une ronde où les mains, prédestinées à se joindre, de l'Orient et de l'Occident ont été par lui désunies. Quelle erreur allais-je commettre, à la suite de ces musulmans qui se proclament chrétiens et occidentaux et placent à leur Orient la frontière entre les deux mondes ! Les deux mondes sont plus proches qu'aucun des deux ne l'est de leur anachronisme. L'évolution rationnelle est inverse de celle de l'histoire : l'Islam a coupé en deux un monde plus civilisé. Ce qui lui paraît actuel relève d'une époque révolue, il vit dans un décalage millénaire. Il a su accomplir une œuvre révolutionnaire ; mais comme celle-ci s'appliquait à une fraction attardée de l'humanité, en ensemençant le réel il a stérilisé le virtuel : il a déterminé un progrès qui est l'envers d'un projet.
Que l'Occident remonte aux sources de son déchirement : en s'interposant entre le bouddhisme et le christianisme, l'Islam nous a islamisés, quand l'Occident s'est laissé entraîner par les croisades à s'opposer à lui et donc à lui ressembler, plutôt que se prêter - s'il n'avait existé - à cette lente osmose avec le bouddhisme qui nous eût christianisés davantage, et dans un sens d'autant plus chrétien que nous serions remontés en deçà du christianisme même. C'est alors que l'Occident a perdu sa chance de rester femme.

Tristes tropiques, 1955.


Les grandes déclarations des droits de l'homme ont, elles aussi, cette force et cette faiblesse d'énoncer un idéal trop souvent oublieux du fait que l'homme ne réalise pas sa nature dans une humanité abstraite, mais dans des cultures traditionnelles où les changements des plus révolutionnaires laissent subsister des pans entiers et s'expliquent eux-mêmes en fonction d'une situation strictement définie dans le temps et l'espace. Pris entre la double tentation de condamner des expériences qui le heurtent affectivement, et de nier des différences qu'il ne comprend pas intellectuellement, l'homme moderne s'est livré à cent spéculations philosophiques et sociologiques pour rétablir de vains compromis entre ces pôles contradictoires, et rendre compte de la diversité des cultures tout en cherchant à supprimer ce qu'elle conserve pour lui de scandaleux et de choquant.

Race et histoire, 1952.


Dans toutes ces hypothèses, la contribution que l'ethnologue peut apporter à la solution du problème racial se révélerait dérisoire et il n'est pas certain que celle qu'on irait demander aux psychologues et aux éducateurs se montrerait plus féconde, tant il est vrai que, comme nous l'enseigne l'exemple des peuples dits primitifs, la tolérance réciproque suppose réalisées deux conditions que les sociétés contemporaines sont plus éloignées que jamais de connaître: d'une part, une égalité relative, de l'autre, une distance physique suffisante.
(...) Sans doute nous berçons-nous du rêve que l'égalité et la fraternité régneront un jour entre les hommes sans que soit compromise leur diversité. Mais si l'humanité ne se résigne pas à devenir la consommatrice stérile des seules valeurs qu'elle a su créer dans le passé (...), elle devra réapprendre que toute création véritable implique une certaine surdité à l'appel d'autres valeurs, pouvant aller jusqu'à leur refus, sinon même leur négation. Car on ne peut, à la fois, se fondre dans la jouissance de l'autre, s'identifier à lui, et se maintenir différent. Pleinement réussie, la communication intégrale avec l'autre condamne, à plus ou moins brève échéance, l'originalité de sa et de ma création. Les grandes époques créatrices furent celles où la communication était devenue suffisante pour que des partenaires éloignés se stimulent, sans être cependant assez fréquente et rapide pour que les obstacles indispensables entre les individus comme entre les groupes s'amenuisent au point que des échanges trop faciles égalisent et confondent leur diversité.
(...) Convaincus que l'évolution culturelle et l'évolution organique sont solidaires, [l'ethnologue et le biologiste] savent que le retour au passé est impossible, certes, mais aussi que la voie où les hommes sont présentement engagés accumule des tensions telles que les haines raciales offrent une bien pauvre image du régime d'intolérance exacerbée qui risque de s'instaurer demain, sans même que les différences ethniques doivent lui servir de prétexte. Pour circonvenir ces périls, ceux d'aujourd'hui et ceux, plus redoutables encore, d'un proche avenir, il faut nous persuader que leurs causes sont beaucoup plus profondes que celles simplement imputables à l'ignorance et aux préjugés: nous ne pouvons mettre notre espérance que dans un changement du cours de l'histoire, plus malaisé encore à obtenir qu'un progrès dans celui des idées.

Race et culture, 1971.


Je m’insurge contre l’abus de langage par lequel, de plus en plus, on en vient à confondre le racisme et des attitudes normales, légitimes même, en tout cas inévitables. Le racisme est une doctrine qui prétend voir dans les caractères intellectuels et moraux attribués à un ensemble d'individus l'effet nécessaire d'un commun patrimoine génétique. On ne saurait ranger sous la même rubrique, ou imputer automatiquement au même préjugé l’attitude d’individus ou de groupes que leur fidélité à certaines valeurs rend partiellement ou totalement insensibles à d’autres valeurs. Il n’est nullement coupable de placer une manière de vivre et de la penser au-dessus de toutes les autres et d’éprouver peu d’attirance envers tels ou tels dont le genre de vie, respectable en lui-même, s’éloigne par trop de celui auquel on est traditionnellement attaché. Cette incommunicabilité relative peut même représenter le prix à payer pour que les systèmes de valeurs de chaque famille spirituelle ou de chaque communauté se conservent, et trouvent dans leur propre fonds les ressources nécessaires à leur renouvellement. Si comme je l'ai écrit ailleurs, il existe entre les sociétés humaines un certain optimum de diversité au-delà duquel elles ne sauraient aller, mais en dessous duquel elles ne peuvent non plus descendre sans danger, on doit reconnaître que cette diversité résulte pour une grande part du désir de chaque culture de s’opposer à celles qui l’environnent, de se distinguer d’elles, en un mot d’être soi : elles ne s’ignorent pas, s’empruntent à l’occasion, mais pour ne pas périr, il faut que, sous d’autres rapports persiste entre elles une certaine imperméabilité.

Le regard éloigné, 1983.


C.L.-S. : J’ai dit dans Tristes Tropiques ce que je pensais de l’islam. Bien que dans une langue plus châtiée, ce n’était pas tellement éloigné de ce pour quoi on fait aujourd’hui un procès à Houellebecq. Un tel procès aurait été inconcevable il y a un demi-siècle; ça ne serait venu à l’esprit de personne. On a le droit de critiquer la religion. On a le droit de dire ce qu’on pense.

D.E. : Mais alors, qu’est-ce qui a changé ?

C.L.-S. : Nous sommes contaminés par l’intolérance islamique. Il en va de même avec l’idée actuelle qu’il faudrait introduire l’enseignement de l’histoire des religions à l’école. J’ai lu que l’on avait chargé Régis Debray d’une mission sur cette question. Là encore, cela me semble être une concession faite à l’islam : à l’idée que la religion doit pénétrer en dehors de son domaine. Il me semble au contraire que la laïcité pure et dure avait très bien marché jusqu’ici.

Entretien avec Claude Lévi-Strauss par Didier Eribon, publié dans le Nouvel Observateur, 2002.

[...] Que des français, juifs ou non, aient eu sur les évènements une opinion différente de celle de leur gouvernement, qu’ils l’aient défendu publiquement, rien que de très légitime à cela. Mais qu’ils aient profité de positions de force dans la presse (d’où résultait pour eux une obligation spéciale de mesure et de rigueur intellectuelle) pour répandre des contre-vérités et tenter de modifier ainsi la conjoncture, cela fleurait le complot et je dirais presque la trahison. Comme juif, j’en ai eu honte et aussi, par la suite, de cette impudence étalée au grand jour par des notables juifs osant prétendre parler au nom de tous […] il n’y a pas de vérité historique objective au-delà des manières différentes dont les individus ou groupes perçoivent situations et évènements. Cela est encore plus vrai pour moi dans le cas qui nous occupe, car ma perception de la conjoncture israélienne reste subordonnée à une autre à laquelle je suis encore plus sensibilisé : celle qui se produisit il y a quelques siècles de l’autre côté du monde, quand d’autres persécutés et opprimés vinrent s’établir dans des terres inoccupées depuis des millénaires par des peuples plus faibles encore, et qu’ils s’empressèrent d’évincer. Je ne puis évidemment pas ressentir comme une blessure fraîche à mon flanc la destruction des Peaux-Rouges, et réagir à l’inverse quand des Arabes palestiniens sont en cause, même si les brefs contacts que j’ai eus avec le monde arabe m’ont inspiré une indéracinable antipathie […] à quoi s’ajoute comme juif, le sentiment que tous ceux de même origine qui détiennent les leviers de commande là où l’on forme l’opinion se devaient et nous devaient d’être plus encore que de coutume attentifs au respect des faits.

Extrait des lettres à Raymond Aron, 1967.


Quant à la citation de Malraux, elle était tirée de ce texte.

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Me contacter par e-mail.

>> mardi 3 novembre 2009



J'apprends par le biais du blog de Pierre Robes Roule que non seulement Pierre Bérard existe bel et bien (sacré PRR, lui et ses théories !), mais qu'il a surtout tenté, en vain, de me joindre par e-mail.

Monsieur Bérard, j'ai été très honoré de recevoir vos aimables encouragements, comme je l'ai écrit suite au commentaire que vous avez "posté" récemment. Si d'aventure vous souhaitez toujours me joindre, je serais plus que ravi de recevoir un courrier à l'adresse suivante :

festivhank@hotmail.fr

Chers visiteurs, cette adresse, bien entendu, est ouverte à tous (et à toutes). Vous la trouverez indiquée en permanence dans la colonne de droite.

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Ami, entends-tu ?

>> dimanche 1 novembre 2009



Nous nous sommes déguisés, pour que personne ne puisse reconnaître ce que furent les vertus des hommes de notre monde, nous nous sommes barbouillés de peinture et de sang pour manifester notre mépris envers tout ce qui a fait la grandeur qui nous a faits. Nous assistons avec joie, enthousiasme uniquement à ce qui nie, détruit, dénature, ce qui fut l’œuvre de l’Occident.

Jacques Ellul, Trahison de l'Occident, 1975.


La seule chose choquante dans ce grand débat sur l'identité nationale, c'est l'irréelle sérénité qui nimbe les cuistres qui l'animent, en dépit d'une déroutante nullité intello-culturelle couplée, comme si cela ne suffisait pas, à la plus banale lâcheté électoraliste. Nous les voyons roter, ces cuistres, flasques et repus, le doigt sur la couture, régurgitant leur molle pitance dans les gueules béantes des gazettes affamées. Nous les entendons s'alarmer, se récrier, s'époumoner et se gargariser sans fin, comme si le train du réel n'était pas déjà passé sous leurs yeux depuis longtemps, les laissant apathiques sur le bord d'un quai de gare dès lors inutile. Identité nationale, disent-ils, Pétain, Vichy ! Identité nationale, disent-ils, République, Laïcité !

Jusqu'à plus soif. Le grand défilé des poncifs antifascistes les plus éculés, les plus usantes rodomontades républicanistes, les sermons multiculturalistes martelés ad nauseam : c'est parti pour un mois de propagande échevelée. Bien sûr, on nous dira bien une fois ou deux que la vieille Fraônce (celle qu'on insultait copieusement la veille) n'est pas tout à fait morte, qu'on la respecte encore un peu : ne nous y trompons pas, ce ne sera là qu'une façon comme une autre de pisser sur sa tombe.

L'identité nationale ! Mais qui peut imaginer que ça existe encore, un tel machin ? Sont-ils descendus dans les rues ces vingt dernières années, nos médiatiques ? Ont-ils un jour écouté le fond du discours des jeunes (et pas seulement ceux des quartiers chatouilleux) ? Tenez, que ne vont-ils pas parler d'identité nationale à Barbès (cliquez, ça vaut le coup...) ? Eh bien quoi ? Ne nous répète-t-on pas à longueur de journée que c'est précisément ça l'avenir ? Moi, je ne suis pas contraignant. J'ai compris le truc : il faut se tenir sur le bas-côté quand le monstre médiatique déboule sur le boulevard en aplatissant tout sur son passage. D'autant plus que l'opinion des particuliers, tout le monde s'en cogne. Il suffira de faire comme d'habitude : on organisera des tables rondes télévisées autour desquelles tous les participants seront du même avis, à deux nuances près - faut-il plus de diversité modérée et tolérante, ou beaucoup plus de diversité modérée et tolérante ? -, et les veaux iront au pré. Fermez le ban.

De toute façon, qui avait réellement envie de bavasser avec les tourterelles écervelées de la gauche ? Qui trépignait à l'idée de tailler une bavette avec les barons de la droite ? Pas grand monde. Et puis, pour leur dire quoi ? Que tout le monde commence à sentir que leurs conneries mènent la nation au chaos ? Leur expliquer qu'on a fini par le lire, nous aussi, le Traité à l'attention des gouvernants qui souhaitent un destin balkanique à leurs administrés ? Las.

En revanche, en revanche... Nous pouvons parler d'identité. Tout court. Là, oui, c'est autre chose. Nous pouvons alors envisager de parler des hommes. Nous pouvons envisager de parler du sens qui emplit - qui emplissait ? - leurs esprits. Nous pouvons parler de la manière dont les hommes s'apprivoisent les uns les autres, sur le long terme. Nous pouvons parler des fondements littéraires et philosophiques d'une civilisation, de ce qui s'agrège autour d'une religion pour former une culture. Nous parlerions alors ici d'épaisseur de temps. Ce qui exclut ipso facto les constructions artificielles échafaudées à partir de la coercition médiatique. Il me sera impossible de couvrir cette vaste question en quelques mots. Je ne peux qu'essayer maladroitement, en regardant par le petit bout de la lorgnette. Advienne que pourra...

Penser l'identité aujourd'hui, c'est se réinscrire en tant qu'individu au sein d'une histoire commune. C'est tenter, par l'étude et l'introspection, de discerner les lames de fond qui président à la fortune de notre, de nos peuple(s). C'est se reconnaître un au milieu des nuées, et se trouver heureux de pouvoir ainsi rétablir le lien entre soi et les autres. Peu importe que l'on ne se sente pas d'attirance particulière pour le drapeau, les chants patriotiques ou les cocardes : ce ne sont là que colifichets. Le sens, c'est bien autre chose. Plus que politique, c'est une question philosophique. Il s'agit de chercher l'essence cachée derrière les gesticulations. Le dasein, peut-être. Ou le dessein commun, plus modestement. Penser l'identité en ces temps désincarnés, déracinés, c'est tenter de percer à jour le secret du génie qui fit ce que nous étions. Ce génie qui nous poussa à tenter de gravir les sommets de l'expérience humaine, collectivement comme individuellement (formule bien présomptueuse, sans doute). Il est question de ce que nous étions comme de ce que nous pourrions devenir, ou redevenir, bien que nul ne connaisse le moyen de notre résurrection.

Peu importe que je sois païen ou chrétien, athée ou croyant, de droite ou de gauche : quel que soit l'angle sous lequel la question se présente à moi, je suis contraint de conclure qu'être occidental, c'est développer une appétence pour le cheminement. C'est considérer que rien n'est joué, que la route est longue, qu'elle s'étend à perte de vue, et qu'il nous incombe de l'arpenter de la meilleure façon qui soit. C'est se botter les fesses plutôt que de botter en touche. Comme Ulysse se lia au mât de son navire pour ne point plonger à la rencontre des sirènes, il nous faut nous attacher à notre goût profond pour la remise en cause et ainsi ne pas céder aux sirènes de la fatalité, du mektoub, de la résignation. Résister pour soi-même, résister pour quelques autres, si possible ; ne pas laisser dormir son esprit, ne pas fermer les yeux.

Je voudrais dire de belle façon mon dégoût pour cette mécanique dantesque qui chaque minute de nos vies tente de nous arracher à ce qui fit de nos anciens des hommes capables de se tenir debout. Je sais combien il nous est difficile de marcher dans leurs traces, car nous ne sommes plus préparés à explorer les sentiers auxquels elles mènent. Pas un jour ne passe sans que je ne sente que le sens qui animait mes pères (sans même, probablement, qu'ils ne s'en aperçoivent) ne m'échappe peu à peu. Il me faut songer beaucoup pour renouer avec lui. Et songer d'autant plus que cet esprit, précisément, est en mouvement. Que ce mouvement ne cesse d'inviter mon jugement à la mobilité. Qu'il est une formidable gymnastique métaphysique. Un combat contre soi-même. Un combat contre le monde. Voici la très précieuse spécificité des miens : l'agilité d'esprit, l'alliance subtile entre les savoirs hérités de l'histoire, l'esprit d'entreprise et le goût du risque (quelle que soit sa forme). Ainsi cette foultitude de livres, de films, de peintures. Ainsi ce fourmillement des sciences, des arts et des pensées. Ces innombrables questions qui en appellent d'innombrables autres. Cette longue route, sur terre, sur mer, comme au fin fond des plus antiques bibliothèques : l'Occident.

Je confesse avoir eu les plus grandes difficultés à réaliser que la tradition qui précède mon être est une forme mouvante. Je confesse, tout d'abord, avoir eu les plus grandes difficultés à envisager la notion de tradition. Mais c'est aujourd'hui un chemin dont l'atmosphère ne m'est plus étrangère. Une grande part de cette tradition s'hérite, indubitablement, mais une autre, aux marges, se construit. Le sang s'hérite, la vertu s'acquiert (Cervantès). Notre legs revêt maints aspects, et tous, bien sûr, ne me sont pas connus. Très peu seulement. Et je ne peux en décrire aucun avec satisfaction. Le voudrais-je seulement qu'ils m'échapperaient : aucun ne peut être circonscrit. Je dois me contenter d'approcher, d'observer, de réfléchir, de comparer, de jouer sur les différentes cordes de ce sens qui fait ma joie et mon tourment. À peine l'ai-je saisi qu'il me fuit. Et toute ma quête en tant que jeune fils d'Europe sera de le poursuivre inlassablement, et de transmettre à mes descendants ce goût pour la course, pour la chasse, pour la traque.

Si descendants il y a. Car à présent que j'ai tenté de rendre compte, modestement, du chant de ma lignée (et d'autres, bien entendu, connaissent ce chant : sans doute, lecteur, le connaissez-vous aussi), ce chant qui tout à la fois est un doute, un espoir, une absence, une question et une réponse, je dois dire que ce chant décline et que dans l'ombre il tend à s'affaisser. Il me faut dire pourquoi, et comment, et ici recommencer à écrire des choses déplaisantes (à supposer qu'elles furent plaisantes jusqu'ici).

"Il m’a fallu rencontrer l’Islam pour mesurer le péril qui menace aujourd’hui la pensée française. Je pardonne mal au premier de me présenter notre image, de m’obliger à constater combien la France est en train de devenir musulmane. Chez les Musulmans comme chez nous, j’observe la même attitude livresque, le même esprit utopique, et cette conviction obstinée qu’il suffit de trancher les problèmes sur le papier pour en être débarrassé aussitôt. A l’abri d’un rationalisme juridique et formaliste, nous nous construisons pareillement une image du monde et de la société où toutes les difficultés sont justiciables d’une logique artificieuse, et nous ne nous rendons pas compte que l’univers ne se compose plus des objets dont nous parlons", écrit Claude Lévi-Strauss dans Tristes tropiques, son ouvrage majeur publié en 1955.

"[Notre civilisation] sera contrainte de trouver sa valeur fondamentale, ou elle se décomposera. C’est le grand phénomène de notre époque que la violence de la poussée islamique. Sous-estimée par la plupart de nos contemporains, cette montée de l’islam est analogiquement comparable aux débuts du communisme du temps de Lénine. [...] Les données actuelles du problème portent à croire que des formes variées de dictature musulmane vont s’établir successivement à travers le monde arabe. Quand je dis "musulmane", je pense moins aux structures religieuses qu’aux structures temporelles découlant de la doctrine de Mahomet", déclare André Malraux en 1956.

Subtile, toujours, est la pensée des maîtres. Il nous faut la méditer longuement, humblement, et tenter, si c'est possible, d'en tirer des clefs de compréhension. J'ai sélectionné ces deux célèbres extraits parce que j'ai le sentiment qu'ils résument parfaitement le problème qui se pose aux occidentaux. Malraux et Lévi-Strauss écrivirent ces lignes à une époque où, vraisemblablement, le sens n'était pas une idée prohibée. L'un et l'autre savaient ce qu'était ce sens, et le moins qu'on puisse avancer, c'est qu'ils participèrent abondamment à son enrichissement. Sachant ce qu'ils étaient, ces hommes furent capables de mesurer la distance qui séparait leur sens propre - en tant qu'occidentaux - du sens des Autres. Ici, des hommes nés sous la bannière de l'Islam. Et c'est bien sûr cette question qui, cinquante années plus tard, se présente à nouveau à nos yeux, et combien plus agressivement qu'à l'époque.

Mais contrairement aux maîtres d'alors, nous ne savons plus qui nous sommes. Parce que nous avons perdu de vue que notre sens était mouvement. Nous avons préféré réduire au silence cette voix qui, en nous, incitait nos âmes au franchissement des horizons lointains. Nous avons cessé de sortir de nous-mêmes pour regarder le monde et ainsi mieux mener nos affaires. Nous nous sommes livrés à cette attitude livresque, à cet esprit utopique, à cette conviction obstinée qu'il suffit de trancher les problèmes sur le papier pour en être débarrassés aussitôt. Nous avons décidé de ne plus compter que sur nos malheureux acquis. Nous nous sommes endormis. Nous avons cessé le combat. Nous avons interrompu la quête. Nous sommes peu à peu devenus musulmans : c'est à dire soumis à une extériorité inaccessible qui dit tout, qui voit tout, qui sait tout. Qui domine l'être. Et nous nous sommes contentés, bon gré, mal gré, de cette soumission. Certains sont passés à elle avec armes et bagages : cela leur a semblé plus simple, sans doute. Ainsi certains sont-ils devenus communistes, comme d'autres se jettent dans les bras de l'utopie écologiste. D'autres, c'est plus simple encore, se sont convertis directement à l'islam. Car ces trois doctrines partagent un même penchant profond pour l'abandon et la résignation. Pour l'abolition définitive du libre arbitre. Pour une certaine inclination à la mort. Cela mériterait, bien sûr, de très longs développements ; mais je sais que nombreux seront mes lecteurs qui, parce qu'ils sont eux aussi préoccupés par quelques unes de ces questions, comprendront à quoi je fais ici allusion.

L'Islam, comme le savaient les maîtres, et comme il nous faut l'apprendre à nos dépens, se conçoit comme une civilisation à part entière qui a son sens propre, c'est à dire sa musique, sa poésie d'exister, ses propres jeux de cordes, son dessein intime forgé par le temps. Ses structures temporelles découlant de la doctrine de Mahomet. Quatorze siècles d'histoire ! Cela n'est pas rien, et cela aussi est noble, et grand, et digne d'estime.

Mais ce que Malraux, Lévi-Strauss et bien d'autres nous apprennent, c'est que les croyances, la foi et les prières ne sont que des manifestations secondaires : si l'on souhaite cerner le sens, il nous faut nous intéresser avant tout aux structures mentales qui animent les individus. C'est à dire à l'âme historique et littéraire qui hante la conscience des hommes. Les enjeux de cette question sont si profondément liés à la psychologie fondamentale des êtres qu'il est impossible pour la malheureuse sociologie moderne (celle qu'on enseigne massivement à l'université aujourd'hui) d'établir le moindre parallèle, ou la moindre distinction, ou plus généralement le moindre classement pertinent. Le sens échappe à la sociologie moderne : donc le sens nous échappe, car nous baignons entièrement dans les fondrières de cette sociologie qui prétend expliquer et régenter l'ensemble de notre existence.

Ainsi nous ne comprendrons rien au monde qui nous entoure si, comme nous y invite Malraux, nous ne retrouvons pas la valeur fondamentale de notre civilisation. C'est à dire son sens. C'est à dire notre sens. Notre atmosphère d'existence, aussi ténue, aussi incertaine et chancelante soit-elle. Notre entre-deux dans l'espace et le temps, nos peines, nos douleurs, nos joies.

Et tant que nous ne parviendrons pas à retrouver qui nous sommes, nous serons condamnés à sombrer. Spirituellement. Politiquement. Nous vomirons nos anciens. Nous maudirons nos fils. Nous vanterons sans ciller les mérites du multiculturalisme. Sans cesse nous certifierons l'horreur du réel. Sans cesse nous approuverons ceux qui veulent nous voir disparaitre. Nous ne parviendrons plus à déterminer ce que nous pourrions perdre. Et nous le perdrons alors. Et si nous parvenons seulement à ne plus faire l'apologie aveugle du multiculturalisme, c'est à dire de l'horizon indépassable de cet avenir fantasmé, de ce destin écrit pour des robots, par des robots, il nous faudra encore, et ce sera le plus difficile, nous montrer à la hauteur de ce sens en mouvement que l'histoire de nos anciens nous a légué.

Cette longue lutte, nous devrons certes la mener contre ceux qui se déclarent ennemis. Nous devrons aussi la mener contre ceux des nôtres qui ne voient pas le précipice vers lequel leur marche insouciante les précipite. Mais nous devrons surtout la mener contre nous-mêmes. C'est notre grande guerre spirituelle. Celle qui verra nos descendants mieux armés que nous le fûmes, celle qui les verra pétris de ce sens si particulier, de cette ode au courage d'exister en hommes, de cette volonté d'exister debout, de cette rage de vivre, cette rage d'explorer, de penser, de courir dans les cieux, sur la mer, parmi les songes et les étoiles.

***

When routine bites hard
And ambitions are low
And resentment rides high
But emotions won't grow
And we're changing our ways, taking different roads
Then love, love will tear us apart again
Love, love will tear us apart again

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Et merde.

>> samedi 24 octobre 2009



Rouvrant Du sens au hasard, je tombe sur cette tirade citée par R.Camus et signée par un certain Jean-Loup Rivière, au sujet, donc, de l'Affaire Camus, et plus précisément des passages censurés de La Campagne de France : "Et dans cette autre phrase restituée, "Je n'oublie pas notre ancien rôle d'amphitryons" [ndr : le rôle d'accueil du peuple français], ne voit-on pas comme est terrible ce "notre" ? Qu'est-ce que c'est que ce sujet collectif ? Qu'est-ce que c'est que cet autre moi-même multiple qui se définirait par une identité perpétuée de siècle en siècle, et au nom de laquelle je parlerais ?"

Et R.Camus de noter par conséquent : "Ainsi, c'est le notre qui choque".

Je suis moi-même très choqué. En effet, qu'est-ce que ce serait si ces enfoirés de toubabs avaient encore la moindre velléité de s'imaginer dépositaires de quoi que ce soit ? Qu'est-ce que ce serait si les franchouillards, ces imbéciles, étaient encore capables de concevoir une appartenance collective ? Une identité, ou même plusieurs, partagée(s), mises en commun ? Qu'est-ce que ce serait si ces ahuris s'avisaient qu'ils ont encore une histoire, un passé ? Une culture ? Un avenir ? Ne voit-on pas comme il serait terrible que ces ânes, ces demeurés, ces fromages blancs, s'imaginent qu'ils sont encore un peuple ? Qu'on se rassure : nos bien-aimés maîtres, les médiatiques, sont là pour rappeler à l'ordre les faces de craies qui auraient un petit peu trop tendance à s'arroger le droit de poser des questions, même de temps en temps. On ne badine pas avec la tolérance. Vous croyez que vous pouvez retarder l'avènement du Monde Nouveau en arguant d'on ne sait quel avatar suranné - littérature, philosophie, histoire ou que sais-je ? - ; vous rêvez. Laissez les débris du temps au placard. Comment donc, vous doutez ? Doutez en silence ! C'est ça ou le placard, pour vous aussi, et dès à présent ! Pour qui vous prenez-vous ? Saligauds.

Ô Multiculturalisme, sur le front buté du néo-pétainisme blanchouille, j'écris ton nom ! Pour toi je donne la chasse aux hérétiques ! En ton nom je traque les déviants, les galeux, les relaps et les sorciers ! Nul ne pourra demeurer dans l'ignorance de ton règne, et j'abattrai froidement, et de plein droit, la totalité de tes ignobles détracteurs ! Les pensifs, les curieux, les ergoteurs, iront avec le reste : à la fosse commune. Les corbeaux caveront leurs yeux, les vers les rongeront de l'intérieur, les chiens pisseront sur les charniers ; quand tous seront raides, j'aurais achevé ma mission. Et l'on me récompensera. La Croix de Fer Première Classe, à l'effigie de Saint Obama. Le grand style. Soldat d'élite. Remerciements chaleureux. Flashs.

***

Ils veulent des arguments. Des arguments ! On ne sait pas, on ne voit pas, prouvez-nous ! Qu'ils disent. C'est marrant, parce que moi j'ai l'impression que les arguments leur tendent les bras chaque jour. Qu'ils leur pètent au nez toutes les trois minutes. Mais eux n'ont pas l'air de les voir. C'est parce que tant que tu n'es pas prêt, tu ne peux pas voir. C'est comme ça : t'as la tête dans le guidon, tu demandes à voir, tu veux savoir, ça t'intéresse, allez, allez, j'attends de voir, mais au fond, tu ne peux pas comprendre. Il faut passer de l'autre côté. Ça vient presque tout seul. Un jour, t'es en toi-même et tu t'aperçois qu'ok, c'est vrai, tu t'étais trompé, que maintenant il va falloir essayer de penser le monde tel qu'il est, et pas tel que tu voudrais qu'il soit. Le putain de vertige face à l'abime. Le choc du décalage.

Alors maintenant tu voudrais peindre le grand tableau de l'actualité. Ça ou autre chose. Mais l'actualité est vachement plus forte que toi. Des mois que tu réfléchis intensément, tu te dis que tu scribouilleras quelque chose de costaud. Des tonnes de bouquins, d'articles, d'émissions. Des munitions. Un tas de munitions qui te permettent de ne pas laisser ton esprit s'endormir. Tu voudrais bien que ça serve à quelque chose, tu voudrais en tirer de la prose correcte pour faire plaisir aux deux ou trois types qui te font l'honneur de te lire. D'ailleurs, tu ne sais toujours pas pourquoi ils perdent leur temps en venant chez toi. Ces gens sont comme toi, ils ont la chance d'avoir du temps à perdre. Bref, tu te dis que tu feras ça demain. Demain t'auras de l'inspiration, demain tu feras les liens. Tu poseras tout ça à plat. Ces centaines et ces centaines de pages. Ces heures passées à cogiter, à s'agiter l'esprit en tous sens, à chercher le fond, à déterminer les enjeux, à lier les auteurs entre eux, à jongler, à effacer, à recommencer. Tu te dis que c'est ça l'histoire de ta civilisation. Remettre l'ouvrage sur le métier, encore, encore, encore, encore. Des pages et des pages et des lignes et des lignes, tout ce temps passé à chercher à comprendre, et tout ça pour finir là comme un con, nerveux, furieux après tes maigres capacités littéraires, incapable de remettre tes souvenirs, tes pensées en place. Tu voulais évoquer un tas de gens intéressants, tu voulais expliquer des choses profondes à des gens que t'imagines intéressés par tes conneries. Dix fois par jour tu te disais "il faudra parler de ça, ce sera pertinent". Tu désirais partager des livres, mais tout ce que t'as été capable de faire, c'est d'accoucher de trois platitudes vaguement ironiques. Baisse du niveau. Baisse du régime. Crédibilité zéro. Pas propre.

Un type aimable t'envoie un e-mail pour t'avertir qu'un inconnu (mais tous sont des inconnus) a ouvert un site qui recense les types comme toi pour mieux vous taper dessus par claviers interposés. Tu jettes un œil. En effet, t'es sur la liste. Et t'en as rien à foutre. Il pourra s'ouvrir des milliers de sites pour, des milliers de sites contre, ça changera que dalle. Tout ce qu'on fait ici, c'est ajouter nos propres petits bavardages. Tout ce que tu trouves dans les livres, ce n'est que pour toi. Tu ne peux pas réellement communiquer tout ça. Tu ne peux convaincre personne d'un seul coup. Les gens doivent se préparer eux-mêmes. Tu ne peux sauver personne, personne ne peut te sauver. Malgré tout, malgré toi et tes opinions à deux balles, malgré toutes les conneries que tu vois ou entends, il faut te résoudre à saisir ta propre et totale impuissance à changer quoi que ce soit au bordel ambiant. Tes gosses, si tu en as sur ce vieux sol couvert de merde, seront les soldats de micro-guerres absurdes. Tu as lu ça quelque part, et tu penses que c'est vrai. Ça l'a été pour tes vieux. C'est ton tour. C'est tout.

Tu voudrais vraiment essayer de transmettre à tes quelques lecteurs quelque chose qui vaille le coup. Tu le voudrais. Il y en a un ou deux qui te disent "faites quelque chose, écrivez, ça nous fera plaisir". Pas moyen. Et tout ce que tu trouves à faire pour calmer ton anxiété, c'est de raconter que tu n'y arrives pas. Le niveau baisse, le niveau s'effondre. Plus les livres s'entassent, plus les connaissances s'accumulent, moins tu parviens à écrire quoi que ce soit qui tienne debout. Tu t'emplis de savoirs divers, tu réfléchis sans cesse, tu crées pour toi-même des grandes fresques de sens, et à la fin, ton ciel est toujours couvert. Tu souhaiterais leur parler du sens, justement. De la Tradition mouvante. De Jack Kerouac. De Johnny Cash. De Jacques Brel. Des structures mentales héritées de l'histoire, de la pratique de l'existence telle qu'elle se conçoit ici, telle qu'elle se conçoit ailleurs. Du moins, telle que tu penses qu'elle se conçoit. Ce qui, en soi, bien sûr, ne vaut pas tripette. Tu voudrais parler du grand suicide des tiens. Et tu aurais bien des choses à en dire. Et ce serait probablement intéressant, si tu pouvais parvenir à quelque chose sans cogner comme un demeuré sur ta table de travail en grognant des insanités. Tu as écouté ceci, tu as écouté cela, untel, et untel, et maintenant tu te sens lessivé. Vidé comme les poissons que ton vieux met dans la soupe, ces poissons que tu sors de l'eau avec ton aqua-flingue, parce que ça te détend foutrement de regarder vers le soleil depuis le dessous de la surface. Et il y a ce silence. Quand la ceinture pèse lourd, qu'elle t'entraîne au fond, et que tu te laisses descendre, docile. Jusqu'à ce que tes poumons brûlent. Hors sujet.

La cathédrale était encore fermée. C'est toujours le cas, quand tu sors marcher un peu, pour te changer les idées. Ou pour les remettre en place. Mais la cathédrale est toujours fermée, et tu ne sais pas où aller. Tu ne peux sauver que ton propre esprit. Un déluge colossal va s'abattre d'un moment à l'autre sur nos petites gueules de ravis de la crèche, tu voudrais bien hurler comme un damné pour prévenir les gens, mais tu sais que d'une, t'aurais l'air d'un con, et que de deux, ça n'aurait aucun impact. En plus, t'es même pas sûr de ce que t'avances. T'en sais rien. Tous ces bouquins, pas une seule certitude. Tout ce travail, tout ce processus de prise de conscience, tous ces vides qui ne se combleront jamais, infoutu d'y mettre Dieu, ou le Diable ou autre chose. C'est un boulot que d'essayer de botter le cul à sa propre paresse intellectuelle.

Tout ça est vain, et tout ça est très simple, tu ne peux qu'attendre que ton morceau de ciel te tombe sur le coin de la gueule.

***

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Entracte.

>> samedi 17 octobre 2009



- Pas de question ?

- Hem...

- Oui ?

- Vous avez dit, à plusieurs reprises, si j'ai bien compris, n'avoir pris que très récemment conscience de l'inégalité fondamentale des langues ?

- Tout à fait.

- Vous avez évoqué le postulat très XIXème, que vous avez qualifié de raciste, qui supposait une hiérarchie de valeur entre les langues, et son successeur le postulat antiraciste, qui a fait florès après-guerre et dans lequel vous avez baigné, qui voulait donc que toutes les langues fussent absolument égales.

- Exact.

- Si j'ai bien suivi, vous avez dit qu'aucun de ces deux systèmes ne trouvait grâce à vos yeux aujourd'hui. Vous n'avez jamais crû au premier, mais le deuxième a constitué votre matrice intellectuelle. Vous avez dit en être revenu, contraint par l'expérience, par la réalité.

- Jusqu'ici, c'est bien ce que j'ai dit. Poursuivez.

- J'ai le sentiment, si je puis me permettre, que vous vous situez dans une perspective Lévi-straussienne : vous appliquez à la linguistique les concepts forgés par l'anthropologie du maître, et...

Son regard s'anime.

- C'est tout à fait ça. Nous avons la chance, en France, d'avoir bénéficié des passionnants travaux d'un homme tel que Claude Lévi-Strauss. Je n'ai pas été directement son élève, bien sûr : en revanche, j'ai été formé par ses anciens étudiants, qui sont devenus de brillants professeurs à leur tour. Je m'inscris volontiers dans cette tradition intellectuelle.

- Vous avez donc conclu que chaque peuple forge sa langue selon ses besoin, en fonction du cadre de vie qu'il a à décrire, à mettre en mots ? Et qu'à ce titre, il n'est pas question de hiérarchie absolue, ni d'égalitarisme forcené, mais plutôt de besoins, de destins différents ?

- Oui, on peut le dire comme ça.

- Donc, avec Lévi-Strauss, nous pouvons dire que chaque peuple a son génie propre, et que ce génie s'exprime de façon particulière pour chacun ? Ici, par la structuration de langues distinctes.

- Absolument.

- Vous avez dit, et en cela vous rejoignez toujours Lévi-Strauss, vous trouver fort inquiet de la disparition de certaines langues minoritaires, conséquences immédiates d'un déclin démographique constaté. Vous considérerez donc qu'un peuple dont la démographie chute est condamné à la disparition ?

- Il ne faut pas être un très grand intellectuel pour comprendre qu'un peuple qui ne fait plus d'enfants est condamné. Pensez aux Russes. Leur démographie s'est effondrée : voilà qui fait le bonheur de leurs grands voisins, Chinois ou Indiens, qui voient d'un très bon œil ces gigantesques zones géographiques en passe d'être repeuplables. En matière de politique comme d'économie, c'est très mauvais pour les Russes...

- Vous n'avez pas peur que le peuple russe, à terme, disparaisse ? Et avec lui sa langue, sa culture ?

- Non. Ils sont encore 100 millions. Leur identité est forte. Ils ont une grande littérature. C'est à dire, une mémoire. Non, je m'inquiète beaucoup plus pour les petites ethnies d'Afrique ou d'Amérique du Sud. Savez-vous que l'Afrique subit en ce moment des grandes vagues de migrations en provenance de la Chine ? Aujourd'hui au Burundi, dans certains endroits, là où on trouvait encore des commerçants du coin il y a quinze ans, on trouve aujourd'hui des boutiquiers asiatiques. C'est terrible, vous comprenez ?

- C'est terrible en effet... Mais je ne comprends pas bien ce qui, à long terme, diffère de la situation russe... En terme de nombre. De démographie...

Je vois dans son regard qu'il vient de piger qu'on arrive-là sur un terrain glissant. Il embraye, sans surprise.

- L'Europe, ce n'est pas pareil. L'Europe, c'est les droits de l'homme. Dans ce beau pays de France, on reconduit tous les jours des centaines d'immigrés sans-papiers à la frontière. C'est scandaleux. Ce gouvernement... Bref, les migrations sont l'histoire du monde. On n'y peut rien. Les peuples se déplacent, se mélangent... Quand l'Europe reçoit des migrants Africains ou Maghrébins... Ce sont des excédents de population : les peuples prolifiques s'exportent toujours...

Il attend mon approbation. Qui ne vient pas. J'attends poliment qu'il poursuive, mais il s'arrête-là. Il n'a pas l'air vraiment convaincu par ce qu'il vient d'avancer. Il faut dire que cela doit bien faire deux heures et des poussières qu'il explique que la réalité politique et la diversité biologique du monde sont soumises aux rapports de force, à la guerre, à la confrontation en général, aux bouleversements démographiques, et cætera. Je dis :

- Mais, au fond, sait-on comment réagissent ces gens, au Burundi ? Ceux qui travaillaient-là, vivaient-là, et qui ont été remplacés par des Chinois ?

- On ne sait pas. Je ne sais pas. Mais nous sommes sortis du cadre de ce dont je suis supposé parler ici. C'est un débat passionnant, mais nous n'avons pas le temps, vous comprenez.

Je comprends. Une quinzaine de minutes plus tard, j'apprends par sa bouche que les langues de migrants ont déjà remplacé, en terme de nombre de locuteurs, l'écrasante majorité des langues régionales françaises. C'est ainsi. Je ne suis pas surpris. Il n'y a aucune raison de l'être. Seulement, je me demande combien de gens, dans cette salle, sont parvenus à mettre le doigt sur le paradoxe fondamental du discours de ce brillant chercheur (et ce type, croyez-moi, est vraiment brillant).

***

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Notes (bis).

>> jeudi 20 août 2009



Voilà les vivants engagés dans la croisade la plus redondante de toute leur histoire : la croisade pour la vie. C'est l'épopée du Pléonasme. Avec la charité généralisée, l'idéalisme obligatoire, la solidarité sans réplique, les droits de l'homme dans tous les coins et le souci hygiéniste à chaque étage, la passion de survivre est devenue plan de carrière et programme d'existence. Tout le monde se bat dans la même direction. À coups de positivité enthousiaste et de volonté de gagner. C'est même là que ça devient cocasse : le négatif a été si bien ratatiné dans tous les domaines qu'on ne trouve plus de débats qu'entre gens du même avis. Quand on se crêpe le chignon, c'est entre opposants à la drogue et adversaires de la dépénalisation ; entre partisans du cosmopolitisme et ennemis de la xénophobie ; entre éradicateurs du machisme et anéantisseurs du sexisme. On s'engueule entre nuances. C'est la grande rivalité du Même. Le combat du semblable contre son sosie. La cause du Bien a si peu d'adversaires qu'il faudra, dans les années à venir, se résigner à en créer de toutes pièces, des adversaires, et les salarier, si on veut continuer à soutenir l'intérêt. On ne pourra pas éternellement compter sur les Serbes, le Front national et les intégristes à turban. Ils finiront eux aussi par se fatiguer.

[...] Tout le monde est pour la paix. Tellement pour la paix que le pacifisme n'est presque jamais interrogé dans ses fondements, ses contradictions ni ses origines. C'est un pays assez mal exploré parce qu'on croit le connaître. Pour dire les choses autrement, le pacifisme jouit d'une présomption d'évidence (à l'instar de tant d'autres choses, l'antiracisme, la lutte contre l'"exclusion", le rejet des "discriminations"). Dans ces conditions, l'ériger en question, le problématiser, est presque un blasphème. Une incongruité, au moins. Une obscénité. Remonter ses filières, tenter son "archéologie", découvrir les cordes sensibles sur lesquelles il joue, la volonté qu'il exprime, les désirs qu'il satisfait, les illusions qu'il comble et les buts qu'il poursuit serait une espèce d'insulte à l'émotion sacrée dont on le voit détrempé. Qui aurait le cœur assez sec pour regarder froidement une émotion ? Détailler à la loupe une crise de larmes ? Une bouffée de lyrisme ? Qui hésiterait à fondre devant le monde féerique ? Qui hésiterait à fondre devant le monde féerique que nous annoncent les millions de petits hommes (ou femmes) verts qui, de par le globe, stigmatisent en ce moment l'arrogance de la France ? Qui resterait de glace devant ces masses de jeunes de partout, aux bouches toujours un peu entrouvertes pour mieux bêler, aux yeux luisants d'enthousiasme, à la tête bourrée de morale unidimensionnelle, et ne réclament qu'une chose : le bonheur universel ?

Philippe Muray, Rejet de greffe - Exorcismes spirituels I.


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J'ai défilé le 21 avril 2002. J'ai été parmi ces innombrables bonnes âmes occupées à défiler derrière les drapeaux rouges en beuglant des âneries. J'ai participé à la grande parade pour Le Bien Universel Obligatoire Pour Tous Et Pour Toujours, gavé de morale unidimensionnelle et ne réclamant qu'une chose : le bonheur universel.

Contre le nazisme, le fascisme, le racisme, la xénophobie, la crème caramel et le papier qui colle autour des petit-suisses. Contre les méchants, contre la menace, contre le Retour Des Heures Les Plus Sombres De Notre Histoire. Garde à vous ! No pasaran ! Liberté, liberté chérie !

Quel courage ! Quel homme j'étais alors ! Que nous étions subversifs ! Quel horrible danger planait au-dessus de nos têtes ! Rendez-vous compte, quels risques nous avons pris ! Et "F" comme fascisme et "N" comme nazi ! "Première, deuxième, troisième génération, nous sommes tous des enfants d'immigrés" ! Que de slogans spirituels ! Quelle spontanéité dans le bêlement ! Quel esprit !

Le raz de marée de la jeunesse festive et citoyenne contre le fantôme du patriarcat. La fougue et l'énergie de l'inculture contre un pépé réac' aussi prévisible qu'inoffensif. Des millions d'adolescents braillards et manipulés contre quelques petits vieux terrorisés. Contre quelques sous-chiens. Héroïque tableau. Grandeur et décadence de la Cause. Sympa Pride !

Mêêêeh !

Heureusement que le ridicule ne tue plus : personne n'aurait eu son bac, cette année-là. Les statisticiens de l'Education Nationale en auraient fait un infarctus.

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"Les sentinelles de l'antifascisme sont la maladie de l'Europe décadente. Ils me font penser à cette phrase de Rousseau persiflant les cosmopolites, ces amoureux du genre humain qui ignorent ou détestent leurs voisins de palier. La passion trépidante de l'humanité et le mépris des gens sont le terreau des persécutions à venir. Votre ami Alain de Benoist a commencé d'écrire de bonnes choses là-dessus. Dites-le-lui, il faut aller dans ce sens : la contrition pathologique de nos élites brouille ce qui fut la clé du génie européen ; cette capacité à se mettre toujours en question, à décentrer le jugement. Ceux qui nous fabriquent une mémoire d'oppresseurs sont en fait des narcissiques. Ils n'ont qu'un souci : fortifier leur image de pénitents sublimes et de justiciers infaillibles en badigeonnant l'histoire de l'Europe aux couleurs de l'abjection. Regardez ce qu'écrit Bernard-Henri Lévy sur Emmanuel Mounier... C'est un analphabète malfaisant. En 1942, j'étais avec Mounier à Lyon... en prison ! En épousant l'universel, ils s'exhaussent du lot commun ; ils se constituent en aristocratie du Bien... L'universel devient la nouvelle légitimité de l'oligarchie !"

Julien Freund à Pierre Bérard, conversation.


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Lui : Moi, j'ai jamais cru à ces conneries. J'étais dans un lycée professionnel, dans la banlieue parisienne. Tu me feras jamais gober ces histoires de tolérance et de métissage.

Moi : Ah ?

Lui : J'ai passé trois ans à me battre. Même le jour de la rentrée, je me suis battu. Y'avait que deux blancs dans ma classe. Moi et un autre. L'autre était un souffre-douleur, persécuté par tous les noirs et les arabes du bahut. Il devait y avoir moins de 10% de blancs dans tout le lycée. Ceux qui avaient assez de tripes devenaient skinheads et tentaient de faire leur trou comme ça. Moi, je ne suis pas devenu skinhead. J'ai fini par rejoindre une bande d'arabes. J'en suis pas fier. Je me battais bien, alors certains me voulaient de leur côté. Mais pas tous. Y'en a beaucoup qui ne voulaient pas de moi.

Moi : Je vois.

Lui : Les renois d'un côté, les rebeus de l'autre. Au milieu, noyés dans la masse, quelques blancs, quelques asiatiques, à peine autorisés à exister. Tu comprends, moi, après tout ça, je vais pas voter Royal. C'est bon pour les trous du cul. Les rebeus et les renois, ils portent leurs couilles. Nous on a plus le droit, mais eux n'en ont rien à foutre. Nous on doit s'excuser pour l'esclavage, la colonisation et compagnie. Et leur filer nos filles en prime. C'est moche à dire, mec, mais l'idée que ma fille pourrait finir avec un arabe ne me plait pas du tout. J'ai assez payé pour savoir comment ils gardent les leurs. Y'a pas de métissage, y'a les mecs qui s'imposent et ceux qui la ferment. Ceux qui la ferment finissent par crever. C'est tout.

Moi : Ça te dérange si j'écris ça quelque part ?

Lui : Quel intérêt ?

Moi : Un témoignage comme un autre. Ça vaut ce que ça vaut. Personne ne le lira, de toute façon, qu'est-ce que ça peut te foutre ?

Lui : C'est vrai. Tiens, tant qu'à pousser, moi je les côtoie tous, ces mecs, depuis que j'suis gosse. Avec X, on les connaît. Certains sont devenus nos potes, mais c'est rare. Un ou deux potes arabes, un pote noir. Les autres sont complètement cons. Irrécupérables.

Moi : Y'en a bien quelques uns de bien, dans le lot, non ? T'exagères pas un tout petit peu ?

Lui : Mec, le seul renoi de la cité qui a trouvé du boulot est considéré comme un traître. Ses anciens potes caillassent sa bagnole dès qu'elle passe. Y'a plus que nous pour l'inviter à boire un coup. Je peux même te dire que ce gars-là, son père lui a dit les yeux dans les yeux "Toi et tes frères, vous êtes nés pour les allocs. Pour acheter une belle maison au bled". Famille nombreuse. C'est lui-même qui me l'a dit.

Moi : Ça, je vais l'écrire aussi, si tu permets. C'est trop vrai pour être beau.

Lui : T'en as des milliers comme ça. Écoute, moi aussi au début je croyais que ce genre de truc, c'était des blagues de blancs racistes. Mais putain, c'est juste la vérité. C'est ma vie. Je baigne là-dedans depuis que j'suis gosse, c'est tout.

Moi : T'en es sorti maintenant.

Lui : Ouais, le Québec, c'est pas pareil. La France c'est foutu, je sais pas comment ça finira, mais je suis sûr que ça va partir en couille. Le Québec...

Moi : En même temps, tu sais, le Québec ces dernières années... T'as déjà entendu parler des accommodements raisonnables ?

Lui : Ouais, c'est vrai. Ici, on a quinze ans de retard sur la France, en fait...

Moi : Possible.

Lui : Putain, je vais faire quinze gosses et leur apprendre le free-fight.

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La substitution démographique est l'un des thèmes les plus rebattus sur ce modeste blog. À tous égards, c'est l'une des données majeures de ce début de siècle, l'une des rares, peut-être, qui permette de décrypter les bizarreries post-politiques auxquelles nous sommes soumis. L'Europe entière commence tout juste à faire face à un phénomène absolument inédit dans son histoire : l'installation massive sur son sol de populations étrangères désarmées, globalement pacifiques, super-prolifiques et en inadéquation culturelle quasi-totale avec les peuples supposés les accueillir sans rechigner. Ces peuples - les plus anciennement installés sur ce territoire, c'est à dire "les nôtres" - ont vu leurs taux de natalité se stabiliser très logiquement suite à une hausse conséquente du niveau de vie. Les conséquences de ce chassé-croisé sont évidentes : les derniers arrivés vont, en l'espace de quelques décennies seulement, prendre le pas sur les premiers, pourtant installés là depuis des siècles.

Bref. Nous connaissions les déclarations de Boumédienne, ancien président algérien, en 1974 : "Un jour, des millions d’hommes quitteront l’hémisphère sud pour aller dans l’hémisphère nord. Et ils n’iront pas là-bas en tant qu’amis. Parce qu’ils iront là-bas pour le conquérir. Et ils le conquerront avec leurs fils. Le ventre de nos femmes nous donnera la victoire." Celles de Kadhafi, actuel dirigeant libyen, en 2006 : "Le monde entier doit devenir musulman. Aujourd'hui, ici à Tombouctou, nous rectifions l'histoire. Nous avons 50 millions de musulmans en Europe. Il y a des signes qui attestent qu'Allah nous accordera une grande victoire en Europe: sans épées, sans fusil, sans conquêtes. Les 50 millions de musulmans d'Europe feront de cette dernière un continent musulman. Allah mobilise la Turquie, nation musulmane, et va permettre son entrée dans l'Union européenne. Il y aura 100 millions de musulmans en Europe. L'Europe subit notre prosélytisme, tout comme l'Amérique. Elle a le choix entre devenir musulmane ou déclarer la guerre aux musulmans." Celles d'Erdogan, premier ministre turque : "Les mosquées sont nos casernes, les minarets nos baïonnettes, les dômes nos casques et les croyants nos soldats."

Nous connaissions la plupart des opinions des grands leaders du monde musulman au sujet de l'Europe.

Mais c'est bien la première fois, à ma connaissance, qu'un leader musulman européen fait une déclaration de ce genre, avec autant de franchise. Monsieur Shahid Malik est un député britannique. Travailliste, bien entendu (le PS local, pour faire vite). Ancien secrétaire d’Etat à la Justice et actuel secrétaire d’Etat aux Communautés et au Gouvernement local. Ce n'est donc pas vraiment un obscur imam qui ne représenterait que lui-même. Ce n'est pas non plus un jeune discriminé issu des quartchés.

Le document date d'octobre 2008 (félicitations à ceux qui l'ont déniché et traduit). Étrangement, il n'a pas été relayé. On se demande bien pourquoi :



Voilà. C'est tout. C'est aussi simple que ça. Des peuples vont mourir, d'autres vont prendre leur place. Le pouvoir changera de mains. Pas de combat. Pas d'héroïsme. Pas de résistance. Seulement la démographie. Les ventres. La base de la base, le b.a.-ba.

Vous ne pourrez pas dire que vous ne saviez pas. Ou que c'est un fantasme d'estrême-drouââââte lepenistonaziste. Vous ne pourrez pas non plus vous plaindre parce que votre liberté part en lambeaux. Parce qu'on ne peut plus boire d'alcool ou bouffer du cochon. Qu'on ne peut plus chanter, peindre ou écrire. Qu'on ne peut plus se promener dans la rue en mini-jupe sans risquer de gros ennuis. Qu'on ne peut plus se promener tout court sans devoir baisser les yeux, pour les moins bien lotis.

Vous ne pourrez pas vous plaindre parce que - pour paraphraser un peu aléatoirement Renaud Camus et son ouvrage Le Communisme du XXIème siècle - "des pans entiers de la connaissance, de la culture et du savoir accumulé de l'espèce seront récusés, mis à bas et enterrés. Parce que des pans entiers de l'expérience, de l'actualité bien sûr, mais plus directement de l'expérience quotidienne de vivre, de bouger, d'habiter la ville, d'éprouver ce qui arrive quand on descend dans la rue, quand on prend l'autobus, le métro ou le train, des pans entiers du temps, des pans entiers du regard, des pans entiers de la tactilité d'exister auront disparu, et qu'on affirmera, très tranquillement (et, ajouterais-je, pour ne pas déplaire à nos nouveaux maîtres) qu'ils n'ont simplement jamais existé".

Vous ne pourrez pas non plus pleurnicher parce qu'un jour des désespérés décideront que non, vraiment, on ne peut pas laisser faire ça.

Enfin, il faut bien noter que ce député ne parle même pas de diversité ou de multiculturalisme. Non, non. Il parle de prendre le pouvoir. Purement et simplement. Sans même prendre la peine de noyer le poisson avec les habituels discours métissolâtres. Les choses sont dites crument. Le projet est annoncé. C'est officiel. C'est presque déjà fait, et avec le plus grand naturel du monde.

Car, nous dit à nouveau Renaud Camus, "nous avons cessé d'accueillir des individus, nous nous sommes mêlés de recevoir des peuples ; et cela d'un cœur d'autant plus léger qu'un peuple, on ne savait plus trop, ni ne voulait-on savoir, Hitler aidant, ce que cela voulait dire (mais lui oui). Et ces peuples à présent parmi nous, ils continuent, avec une innocente obstination de peuples (parfois un peu nocente, tout de même), à se ressembler à eux-mêmes, bien plus étroitement en tous cas qu'ils ne ressemblent à ce qui fût le nôtre. De ceci ni de cela ils ne paraissent éprouver grand regret, d'ailleurs. Ils n'ont pas lu Adolf Hitler, même à l'envers" (ndr : ils n'ont pas la crainte du retour du nazisme, ce spectre malveillant dont ils n'ont que faire et qui hante les seules consciences occidentales).

Ne manquons pas non plus de remarquer le sourire goguenard du député quand il dit "au cas ou il y aurait des journalistes ici, qu'ils sachent que ce [ndr : l'islamisation totale de l'Angleterre donc] n'est pas mon objectif". Le foutage de gueule à son paroxysme.

Bref, je ne sais pas s'il est arrivé une seule fois dans l'histoire qu'un grand peuple se soit laissé remplacer aussi facilement. Sans se poser la moindre question. En riant. En se félicitant pour sa tolérance.

Nous sommes minables.

***

Plus vous saurez regarder loin dans le passé, plus vous verrez loin dans le futur.

Winston Churchill.

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Cette récente affaire de bataille rangée entre chinois et algériens dans le quartier est d'Alger, et les déclarations toutes plus xénophobes (sic) les unes que les autres qui s'en suivirent, nous donne une assez bonne idée de ce qu'on serait tenté d'appeler le retour du réel. En pleine poire.

"Depuis leur arrivée, leur présence est nuisible à cause de leur comportement. Ils boivent de l'alcool et de la bière, jouent aux cartes la nuit dehors et sont habillés en caleçon devant les riverains, c'est indécent", confie la victime, rouée de coups par cinquante chinois venus venger l'un des leurs. "Nous, nous ne voulons plus d'eux ici, ils n'ont qu'à retourner chez eux, en Chine", lance-t-il, devant une dizaine de voisins qui approuvent.

"Oui, nous voulons qu'ils partent, nous voulons la paix. Nous n'arrivons plus à vivre, nous avons perdu toute décence. J'en suis venu à teinter les vitres de ma maison. Ils se promènent nus avec leurs femmes en buvant de l'alcool. Ces attitudes sont intolérables dans notre pays", nous dit le frère de la victime.

"Les Chinois ont abusé de la gentillesse des Algériens. On les a accepté malgré leurs défauts, aujourd'hui ils nous agressent chez nous", confie Mounir, un proche du blessé.

"On ne peut pas vivre avec eux. Ils boivent de l’alcool et ne respectent pas notre religion. Ils doivent s’en aller", commente un commerçant voisin.

On nous apprend ensuite que l'ambassadeur chinois a demandé à ses compatriotes de respecter les coutumes locales, et qu'Al-Qaeda Maghreb a menacé la communauté chinoise de sanglantes représailles.

Quelques questions viennent alors immédiatement à l'esprit : la Halde, le MRAP et SOS Racisme n'ont-ils pas de succursales algériennes ? N'y-a-t-il personne pour traîner devant les tribunaux ces petits commerçants racistes et intolérants ? Quel bienveillant mécène de gôche s'épanchera télévisuellement sur les malheurs des immigrés chinois, avant de fonder SOS Chinois En Danger ? Qu'attendent les Indigènes de la République Islamique pour exprimer leur solidarité avec les chinois discriminés par les méchants sous-chiens algériens ? N'est-il d'ailleurs pas temps de dénationaliser l'histoire algérienne ?

On me souffle que non. On me murmure que les Algériens n'en ont rien à branler du vivre-ensemble et du métissage culturel. Que si on les ennuie, ils se défendent. Qu'ils sont même capables de virer un million d'infidèles à coups de pompes dans le cul en hurlant "La valise ou le cercueil". Pareil pour les Chinois venus trimer en silence pour quelques malheureux euros par jour. Même à des milliers de kilomètres de chez eux, ils en veulent. La greffe ne prend pas. Les uns et les autres ont flairé l'arnaque. Ah, laideur de la mécanique mondialiste.

On me souffle également qu'il n'y a pas de SOS Racisme qui tienne, et je crois entendre une voix délicieusement barbue crier : On est pas des faiblards d'Européens, nous ! On sait défendre nos terres et nos femmes ! Dites donc, ce n'est pas très tolérant, comme comportement, les mecs... Ta gueule, pédé de françaoui ! Bon, bon, j'ai rien dit, vous énervez pas les petits gars.

Ici, à nouveau, et fort à propos je crois, il me faut citer Renaud Camus (toujours dans le même ouvrage) : "Ce que je sais [...] avec certitude, c'est qu'une culture vivante, au sens plein du terme, ne se serait jamais accommodée du triomphe de l'antiracisme, au sens et dans la consistance qu'il a revêtus parmi nous. Un peuple qui sait qui il est - disons "qui connait ses classiques" -, pour aller vite -, un tel peuple n'accepte pas de mourir parce qu'on le lui demande, ne consent pas à disparaitre pour renaitre vidé de lui-même, ne se résigne pas sans résistance à se fondre dans une masse violente, certes, mais officiellement indifférenciée, qui de lui ne conserve un moment que le nom, et ce n'est qu'une humiliation de plus. Un peuple qui sait sa langue, qui connait sa littérature, qui se souvient de sa civilisation et qui garde en son sein une classe cultivée, des élites (mais certes pas la pitoyable acception que les nouveaux maîtres ont donné à ce mot), un tel peuple ne se laisse pas mener à l'abattoir sans se révolter, ni pousser vers les poubelles de l'histoire en remerciant les éboueurs ; ni même ne se laisse-t-il expliquer sans broncher qu'il n'est pas un peuple, et qu'il n'en a jamais été [...]".

Même sur l'hilarant Mejliss (le site des modérés qui souhaitent conquérir le monde façon Minus et Cortex) on se déchire entre musulmans français partisans de chasser du bled tous ces enculés de niakoués, parce que faut pas déconner, on va quand même pas laisser notre pays se faire envahir par des bouffeurs de riz, et musulmans français partisans de comprendre et tolérer ces mœurs étrangères qui enrichissent si bien la terre algérienne, cela en vue de construire un formidable pays multiculturel, métissé et pacifié (on note ici la marque de fabrique de l'incroyable naïveté franco-républicaine).

Enfin, comme dirait le camarade Temps à venir : "Ne pas respecter la religion et la culture du pays d’accueil, provoquer ses hôtes par des tenues exotiques, c’est effectivement intolérable. Je suis outré. Je comprends, cher Abdelkrim, que vous souhaitiez qu’ils partent. Et en plus, ils ont le culot de vous attaquer chez vous.

A-t-on jamais vu pareil comportement ? Vraiment, de nos jours…"

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Il n'y a que 367 burkas en France. C'est officiel.

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Hahahahaha ! Houhouhou ! Hihihi !

Merci pour cette bonne tranche, les copains.

Soyons sérieux deux minutes à présent, lisons ceci.

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Me revient en mémoire une récente conversation avec une mienne connaissance, qui se trouve être à la fois musulmane, jeune et issue des quartchés (et avec laquelle je suis en excellents termes, au cas où vous en douteriez), au sujet de l'inévitable Dieudonné ainsi que des Yaya et des sociologues chauves, frontistes et pro-palestiniens qui gravitent autour.

Il serait fastidieux et bien ennuyeux de relater précisément le contenu de ce dialogue. Pour faire, vite, je dirais que la chose la plus intéressante à noter est que nous avons évolué lui et moi de façon opposée.

Il y a cinq ans encore, j'étais un jeune blanc naïf, athée, universaliste, laïc et républicain. Lui était un jeune musulman communautariste plus ou moins apolitique, croyant et moyennement pratiquant.

Aujourd'hui je tiens ce blog, et lui a voté antisioniste avec conviction.

Il m'est apparu qu'à mesure que je perdais confiance en la République telle qu'elle se présente à nos yeux aujourd'hui, lui semblait commencer à s'apercevoir de tous les bienfaits qu'elle lui avait prodigués jusque là, et qu'elle lui prodiguerait dans l'avenir. Tandis que je prenais connaissance du contenu du rapport Obin, lui commençait à enchaîner les conférences d'Alain Soral.

Pour le dire avec plus de franchise, je commençais à comprendre que la République trahissait mes intérêts objectifs en même temps qu'il comprenait qu'elle servait les siens.

Ainsi avons-nous illustré malgré nous, en toute tranquillité, la thèse du soulèvement des jeunes mâles blancs chère à Alain Minc (qui n'est pas particulièrement réputé pour ses positions droitières) : à mesure que le jeune blanc comprend qu'il faut que quelqu'un soit sacrifié pour que se réalise le Nouveau Monde Obamesque (diversifié, métissé, christianophobe, patriarcophobe-et-féminisé-sauf-pour-les-musulmans/affiliés, etc) et que ce quelqu'un, c'est lui, il commence à douter sérieusement.

Parallèlement, à mesure que le jeune musulman/divers/issu de la diversité comprend qu'il incarne la nouvelle idole, le pivot de ce Nouveau Monde, l'exotique, l'étranger-français-malgré-tout-et-même-plus-français-que-toi, le type dont on soigne l'égo à longueur de journée, à qui tous les médias servent la soupe, il lui devient plus facile de placer sa confiance dans le système qu'il méprisait quelques années auparavant (et qu'il méprise toujours, bien sûr, mais plus pour les mêmes raisons, et c'est bien là le centre de l'affaire).

Assez comiquement, c'est à moi que revint donc la joie - ô combien futile j'en conviens - de lui annoncer, un brin provocateur, "Le peuple palestinien, j'en ai rien à branler. C'est pas mon peuple. Je pense d'abord à l'intérêt des miens", alors que lui me récitait le parfait vadémécum de l'idéaliste proto-soralien et pro-palestinien "Ah mais oui, mais quand même, ce que font les israéliens, c'est mal, des chars contre des pierres, c'est du colonialisme, et puis le CRIF, c'est franchement pas républicain. Et puis la loi Gayssot, et tout".

"-Et un CRIF musulman, alors ?

-Je crois que je le soutiendrais. Ouais, sans doute.

-Ok. Dis voir, ce que tu appelles des colonies, ce sont ces populations israéliennes qui s'implantent sur les terres palestiniennes pour occuper le terrain ?

-Ouais.

-Et ça légitime une réaction armée de la part des palestiniens spoliés ?

-Ouais.

-Tu sous-entends donc qu'un peuple qui voit s'installer, malgré lui, des populations étrangères et nombreuses sur sa terre ancestrale aurait toute légitimité à refuser cette installation, quitte à exprimer ce rejet par la violence ?

-Par exemple, ouais. C'est ce qu'on appelle la guerre. Protéger son territoire et sa culture des intrusions extérieures.

-Ah. Bien, bien."

Trois heures durant. Très instructif.

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Les grandes déclarations des droits de l'homme ont, elles aussi, cette force et cette faiblesse d'énoncer un idéal trop souvent oublieux du fait que l'homme ne réalise pas sa nature dans une humanité abstraite, mais dans des cultures traditionnelles où les changements des plus révolutionnaires laissent subsister des pans entiers et s'expliquent eux-mêmes en fonction d'une situation strictement définie dans le temps et l'espace. Pris entre la double tentation de condamner des expériences qui le heurtent affectivement, et de nier des différences qu'il ne comprend pas intellectuellement, l'homme moderne s'est livré à cent spéculations philosophiques et sociologiques pour rétablir de vains compromis entre ces pôles contradictoires, et rendre compte de la diversité des cultures tout en cherchant à supprimer ce qu'elle conserve pour lui de scandaleux et de choquant.

Claude Lévi-Strauss, Race et histoire.


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En face de la bienveillance universelle du bouddhisme, du désir chrétien de dialogue, l'intolérance musulmane adopte une forme inconsciente chez ceux qui s'en rendent coupables ; car s'ils ne cherchent pas toujours, de façon brutale, à amener autrui à partager leur vérité, ils sont pourtant (et c'est plus grave) incapables de supporter l'existence d'autrui comme autrui [...].

Ce malaise ressenti au voisinage de l’Islam, je n’en connais que trop les raisons: je retrouve en lui l’univers d’où je viens; l’Islam, c’est l’Occident de l’Orient. Plus précisément encore, il m’a fallu rencontrer l’Islam pour mesurer le péril qui menace aujourd’hui la pensée française.

Je pardonne mal au premier de me présenter notre image, de m’obliger à constater combien la France est en train de devenir musulmane. Chez les Musulmans comme chez nous, j’observe la même attitude livresque, le mêmes esprit utopique, et cette conviction obstinée qu’il suffit de trancher les problèmes sur le papier pour en être débarrassé aussitôt. A l’abri d’un rationalisme juridique et formaliste, nous nous construisons pareillement une image du monde et de la société où toutes les difficultés sont justiciables d’une logique artificieuse, et nous ne nous rendons pas compte que l’univers ne se compose plus des objets dont nous parlons. Comme l’Islam est resté figé dans sa contemplation d’une société qui fut réelle il y a sept siècles, et pour trancher les problèmes de laquelle il conçut alors des solutions efficaces, nous n’arrivons plus à penser hors des cadres d’une époque révolue depuis un siècle et demi, qui fut celle où nous sûmes nous accorder à l’histoire; et encore trop brièvement, car Napoléon, ce Mahomet de l’Occident, a échoué là où a réussi l’autre. Parallèlement au monde islamique, la France de la Révolution subit le destin réservé aux révolutionnaires repentis, qui est de devenir les conservateurs nostalgiques de l’état des choses par rapport auquel ils se situèrent une fois dans le sens du mouvement.

Claude Lévi-Strauss, Tristes tropiques.


Pour comprendre ce(s) texte(s), nous dit XP d'Ilys, il convient de garder à l’esprit que l’islam à proprement parler n’en est aucunement le sujet, qu’il est d’ailleurs antérieur à l’immigration de masse de musulmans en Europe et qu’il n’évoque pas la possibilité qu’elle se produise un jour. En revanche, il peut rétrospectivement nous éclairer sur les raisons de notre faiblesse vis à vis de lui (ndr : l'islam). Tant de siècles après leurs avènements, l’islam et le christianisme désignent avant tout des structures mentales au regard desquelles les croyances ou les pratiques religieuses ne sont finalement pas grand chose, et ces lignes de Lévi-Strauss nous enseignent que nous sommes d’une certaine manière devenus Musulmans bien avant qu’il y en ait parmi nous.

Il y a des choses importantes à écrire au sujet de ces mots de CLS. Des choses beaucoup plus importantes que tout ce qu'il y a dans ce trop long billet. Des choses qui ont trait aux dispositions de l'esprit héritées de l'histoire. À une certaine forme de transcendance culturelle. À la nécessité d'un renouveau intellectuel. Il est question de ces armes conceptuelles que nous avons perdues, alors qu'elle faisaient notre force. Quand nous étions capables de décentrer notre jugement plutôt que de nous en remettre à la fatalité. Quand nous étions capables de nous botter les fesses pour remonter en selle, plutôt que de laisser pourrir nos mômes dans les hornières du temps.

Ce sera pour une prochaine fois. Pour le moment, je fais confiance à la sagacité de mes lecteurs. Je dois, de mon côté, y penser plus longuement.

***

Une jeune femme, c'est assez rare pour être souligné, a décidé d'entrer dans la danse. Ou d'en sortir, ça dépend du point de vue. Son pseudonyme m'a, bêtement, bien fait marrer.

***

On peut - il faut, au-delà des sarcasmes faciles auxquels il est toujours loisible de s'adonner - continuer à dépolir, à extraire, à analyser et à triturer inlassablement toutes les scories du sens que le Spectacle laisse émerger de la bouillie idéologique qui fait office de pensée dominante dans notre pays. C'est une tâche ingrate, fastidieuse, et de l'avis de beaucoup, inutile. Fussions-nous des milliers, le flot de l'actualité l'emporterait tout de même. Qu'importe.

Il est bien évident que mon apparente monomanie concernant le fait islamique n'est que le penchant négatif de l'épaisse propagande auto-célébratrice de l'époque. L'islam, et les gens qui le portent, sont l'incarnation de la réapparition du réel au beau milieu de notre wishful thinking mollement démocratique et faussement pacifié. Un écart de parcours, une zébrure au beau milieu du programme d'apaisement définitif des consciences occidentales. Un surgissement de sens qui met fin subitement à l'éloge des occidentaux par eux-mêmes, et leur rappelle à leurs dépends que le monde n'est pas fait d'individus pouvant vivre ensemble dans la plus horizontale des égalités, mais bien de groupes d'hommes tendant à prendre le pas sur les autres groupes au sein de rapports de forces plus ou moins brutaux, plus ou moins subtils, plus ou moins assumés comme tels selon l'époque et le lieu.

Il y a, bien sûr, maints autres domaines à explorer, mais c'est pourtant le fait islamique, et à travers lui la question migratoire, qui s'impose de la façon la plus évidente partout autour de nous, puisqu'il pose en termes clairs la question de notre survie à long terme en tant que peuple distinct porteur d'une culture distincte.

Voilà 40ans que le dragon médiatique nettoie les cervelles au nom de l'amour, de la tolérance et du pacifisme le plus niais. À tel point que nous n'avons même plus besoin d'éminences grises pour modeler nos pensées, puisque nous vivons le temps de la reprogrammation conceptuelle permanente du Spectacle par le Spectacle et des individus par eux-mêmes. Nous avons appris à laver nos propres cerveaux sans l'aide de personne. Nous avons appris à penser précisément ce qui est attendu, au moment où c'est attendu. À voter convenablement. Et à la mettre en veilleuse, consciencieusement, au cas ou les évidences se feraient trop pressantes à nos yeux. À nos vilains yeux, toujours réactionnaires.

Si la question islamique est si fréquemment évoquée sur la réacosphère, c'est parce qu'elle symbolise à elle seule cet espèce de carrefour du pire où se croisent renoncement, lâcheté politique, aveuglement dogmatique, esprit munichois et déclin civilisationnel. La question islamique, c'est une synthèse.

En évoquant l'amoncellement de faits divers ubuesques, en explorant l'absurde inanité du propos journalistique de base, en nous inquiétant des revers que subiront les nôtres à cause du bouleversement démographique à venir, nous autres, dérisoires et anonymes blogueurs, ne faisons que réintroduire du réel. Très imparfaitement, bien sûr, et très grossièrement. Mais c'est ce que nous faisons, en tâchant d'échapper autant que faire se peut à la dissonance cognitive qui handicape l'esprit de nos contemporains.

C'est cela qui nous est reproché par nos pas toujours très aimables lecteurs. Le politique, le conflit, les antagonismes, le négatif, la contradiction, le réel donc, ayant été chassés du débat public, la survivance de quelques îlots de mauvais esprit, même virtuels, semble à certains le comble de l'offense.

Comment donc, il existe encore des gens comme ça ?! Des gens comme ça, c'est à dire des esprits non encore convertis à la Religion des Droits de l'Homme Dans Tous Les Coins, des questionneurs, des ergoteurs, des curieux, des râleurs, des malpensants, bref, des vivants. En dépit de la propagande Spectaculaire, en dépit des procès d'intentions institutionnalisés et malgré l'incroyable entreprise de décervelage massif, de destruction du langage, de destruction du sens, de destruction de la civilisation même, de son épaisseur de temps, de sa culture et de son être au monde, il demeure des hommes (et des femmes, ne soyons pas chiens) qui lisent, qui écrivent, et qui, à leur modeste façon, tentent de passer un coup de chiffon sur les cul-de-bouteilles idéologiques fixés à leur cloison nasale.

Le retour en force de l'islam, l'immigration de peuplement, la défrancisation, le réensauvagement de l'espèce, et tous les autres thèmes que j'aborde ici avec plus ou moins de bonheur, sont des thèmes importants, sans doute. Et qui me préoccupent, assurément (on le serait à moins, je le crains). Mais ce sont aussi des thèmes comiques. Nous vivons sans nul doute une époque comique. La tartufferie érigée en mode de vie ne peut manquer d'être comique.

Il arrive, par exemple, qu'on ait l'occasion de montrer telle ou telle vidéo, de faire lire tel ou tel ouvrage à un bienpensant au cerveau reprogrammé pour les besoins du système : n'est-il alors pas amusant de voir son front se plisser, ses petits yeux aller d'un côté à l'autre, cherchant une issue, une explication conforme, quelque chose qui expliquerait que ce qu'il vient de voir, ou de lire, n'existe pas, ne peut pas exister ? Souvent, bien sûr, un hochement de tête dénégateur et un braiment conformiste du style "C'est sôôôôôôôôôciaaaal..." ou "Pââââs d'âââmâââlgââââmmes..." suffisent à apaiser l'esprit du bienpensant. Fascinant réflexe, évoqué plus haut, consistant à reconditionner instantanément sa pensée de façon à faire coïncider le politiquement correct avec le réel dégradé, amoindri, détruit, déréalisé. Comme transformer sa propre cervelle en poste de télévision.

Oui, on peut éprouver légitimement quelque plaisir à constater chaque jour que le pire est toujours certain. On peut éprouver quelque plaisir à constater que les habituels dénégateurs, les politiques, les journalistes, les médiatiques (et tous leurs rejetons, Sciences-Po, jeunes UMPS et compagnie), bref, la classe parlante, ne manquent jamais une occasion de s'humilier en tentant d'expliquer publiquement que ce qui se voit ne peut pas être vu, que ce qui s'entend ne peut pas être entendu, que ce qui se pense ne peut pas être pensé.

Confer les 367 burqas. Confer l'affaire du burqini à la piscine. Confer la nouvelle affaire du môme mort en mini-moto et les émeutes qui s'en suivirent. Confer le môme mort en jet-ski. Confer le préfet destitué par Hortefeux et poursuivi en justice par le MRAP ("Mouvement Pour le Rapprochement entre les Peuples", rebaptisé obligeamment par Guy Konopnicki du nom de "Mouvement pour le Respect d'Allah et du Prophète"), par SOS Racisme, le CRAN et tous les autres, pour injures raciales. Confer ces récentes affaires de milices montées par des gens fatigués par les exactions commises contre eux par des bandes de jeunes désœuvrés. Confer la circoncision remboursée par la sécurité sociale. Confer la surmultiplication des agressions de la petite délinquance, cette violence qui émane de branleurs TonyMontanesques écervelés qui passent du jour au lendemain du petit deal de merde au braquage avec armes à feu (j'ai été indirectement témoin de ça au cours d'une audience en assises : j'ai entendu la lassitude dans la voix d'un juge alors qu'il expliquait aux jurés qu'en 30ans de carrière jamais il n'avait vu autant de jeunes aussi irresponsables que pendant ces dernières années). Confer, et j'en termine avec cette brève énumération, cette dramatique (et ridicule) affaire Clothilde Reiss, prototype de la jeune occidentale naïve contrainte de séjourner dans les geôles iraniennes alors qu'elle était partie "pour découvrir le pays et aller à la rencontre des gens", dixit l'un de ses professeurs (on écoutera, à ce sujet, cette jolie chanson, ô combien pertinente).

On peut finalement éprouver quelque plaisir, bien que ce soit très mal, bien sûr, à constater que chaque jour apporte la preuve que le projet du Nouveau Monde Obamesque, Antiraciste, Transnational et Multiculturel est une vaste supercherie - doux euphémisme -, visant à anesthésier des millions d'esprits déjà bien amoindris par quarante années de stato-gauchisme post-soixante-huitard (entre autres choses, et je ne parle que pour la seule France). C'est ici, d'ailleurs, peut-être, que la littérature de Science-Fiction prend toute sa place, car les avertissements qu'elle nous adresse sont certainement plus pertinents que les contes à dormir debout des sociologues de l'EHESS.

"Il faut se méfier des mots sans histoire", nous dit, une nouvelle fois, le regretté Muray. "Ils n'existent que pour liquider les histoires individuelles, ramener les êtres concrets à des schémas simples, facilement nivelables et vite encadrables". Métissage, diversité, lien social, transparence, discrimination positive, égalité des chances, quartiers sensibles : des mots dépourvus d'histoire. Des vocables dont le sens n'est jamais précisément défini. Des mots dérobés, déformés, trahis, mutilés, récupérés, découpés, recollés. Quand il ne s'agit pas tout simplement de mots-concepts ubuesques empruntés à des cerveaux malades du CNRS aux idées tout droit sorties de 1984. Il n'empêche : on les entend et on les lit partout, tout le temps. Tout le monde les vend et/ou les vante. "Rien ne vaut la diversité", proclame RFM cinquante fois par jour, alors que cette station diffuse en boucle une liste restreinte à quinze ou vingt morceaux datant des années 80.

Tous les grands systèmes propagandistes inventent des mots supposés porter leur idéologie. Des mots dont le rôle consiste à calibrer la pensée, à en limiter l'usage, à la borner de façon à empêcher la naissance de la contestation. Paradoxe amusant, là-aussi, puisque nous évoluons au sein d'une société qui se prétend fondée sur la contestation et la transgression tous azimuts ("il est interdit d'interdire"), de façon à garantir une liberté d'expression totale à tout un chacun. Une liberté d'expression qui, comme chacun sait, se rétrécit comme peau de chagrin dès qu'il s'agit d'entendre ou de faire entendre des opinions qui déplaisent à la classe parlante et à ses petits soldats. "Pas de liberté pour les ennemis de la liberté". "Tout anticommuniste est un chien". On connaît la chanson...

Ne sont libres de s'indigner, en somme, que les rebellocrates (Muray toujours) - acteurs, chanteurs, cinéastes, amuseurs publics et sportifs pour les uns, patrons de presse, présentateurs télé et dirigeants d'associations pour les autres -, cette aristocratie médiatique aux indignations calibrées par la bêtise, l'inculture, la lâcheté, le déni de réel et, souvent, la haine de soi. Les mutins et les matons de Panurge réunis. Les rebelles en toc alliés aux flics de la pensée. Les béats de la rive gauche en mission, comme disait Desproges.

Las, et puisqu'il faut conclure, disons que le système antiraciste moderne - qui a ses icônes, ses chants, son clergé et ses bannières - a réussi ce que ni les soviétiques ni les nazis n'étaient parvenus à accomplir : installer des barrières jusque dans l'esprit des gens, leur faire aimer ces barrières, les contraignant à redouter instinctivement toute amorce de pensée déviante, assimilée immédiatement à un passage à l'acte criminel. La problématisation considérée comme un blasphème. Le cauchemar orwellien réalisé : nous aimons Big Brother.

Le court-termisme aura notre peau. Nos maîtres souhaitent que nous allions sans passé, sans histoire, sans lettres et sans esprit. Après eux, le déluge. Ils disent qu'ils s'occupent de notre avenir. Qu'ils ont tout prévu. Que c'est inéluctable : la preuve, tout est là, écrit sur leur papier, ça ne peut pas rater. Un homme = un homme = un homme = un homme = un homme = un homme, à l'infini. Machines organiques déracinées, incultes, interchangeables et brutales.

Reste à déterminer ce que chacun peut faire à son niveau. En premier lieu, je crois qu'il faut se forger une solide culture. Européenne d'abord, mais pas exclusivement. Histoire de ne pas tout avaler. Histoire d'avoir conscience de ce qu'on a reçu. Rester réactif, ne pas se laisser enfermer. Ensuite il faut transmettre. Pas seulement à ses enfants. À tous ceux qui voudront. Penser la continuité. Songer au renouveau. Penser à apporter sa pierre, modestement. Et pour ceux que ça tente, prendre un abonnement dans un club de tir. On ne sait jamais. Parait que ça détend.

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Félicitations si vous êtes arrivé jusque là.

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